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Dougga : nos ancêtres les Numides

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A l’occasion du 20ème anniversaire de son inscription au Patrimoine mondial, le spécialiste de Dougga Mustapha Khanoussi revient pour nous sur l’importance de ce site qui en dit beaucoup sur l’histoire de notre pays.

A la lumière des découvertes récentes, on apprend comment de vieux citadins autochtones ont adopté le mode de vie romain au point de construire eux-mêmes, au cœur de leur ville, la plupart des monuments de style romain qu’on admire aujourd’hui. Entretien.

 

Qu’est-ce qui a changé depuis vingt ans dans la connaissance que l’on a de Dougga et de son histoire ?

Mustapha Khanoussi Les avancées sur le plan scientifique sont exceptionnelles. La plus importante est qu’on a mis fin à une hypothèse acceptée par toute la communauté scientifique depuis plus d’un siècle, et qui considérait qu’il y avait à l’époque romaine deux ensembles distincts : une ville indigène ancienne en haut du site, et une ville romaine créée ex-nihilo en contrebas. Depuis, la preuve a été apportée qu’en réalité, les deux communautés – anciens habitants numides et nouveaux habitants romains – ont cohabité dans le même espace urbain. Moi-même, en analysant les données disponibles, j’étais déjà arrivé à la conviction que Dougga n’avait jamais été une “ville double”. Ce que les recherches archéologiques n’ont fait que confirmer par la suite. L’avancée la plus spectaculaire a été la redécouverte d’un monument dont les vestiges sont voisins du Capitole, et qu’on avait interprété au début du XXe siècle comme un bassin datant de la première époque romaine. Il s’est révélé être le maqdes – le sanctuaire, en langue sémitique – de Massinissa. Ce que l’ancienne hypothèse empêchait de voir.
De même, on croyait que le mausolée numide [situé plus bas que la supposée“ville romaine”] se trouvait en pleine campagne. Or on a retrouvé des parties de murs préromains à proximité, dans la maison du Trifolium. Le mausolée faisait en réalité partie d’une nécropole située dans la ville numide.

Autre découverte : ce qu’on prenait pour les vestiges de remparts numides avec des tours s’est révélé être un mur de l’Antiquité tardive, tandis que ces “tours” étaient des monuments funéraires numides. Thugga n’a jamais eu de fortifications à l’époque numide.
Les fouilles récentes ont aussi révélé une architecture funéraire numide très variée (mausolées, dolmens, bazinas, sépultures à base quadrangulaire) et une sépulture préhistorique datant du début du IIe millénaire avant J.-C. Le site était donc déjà occupé à l’extrême fin de la Préhistoire.

Peut-on dire que Dougga est le plus important site du Maghreb pour la compréhension de la société romano-africaine ?

Pour moi, oui. C’est en tout cas l’un des plus importants et des mieux documentés. Un texte de Diodore de Sicile mentionne Dougga au temps de l’expédition d’Agathocle en Afrique (fin du IVe siècle avant J.-C.) comme une « “polis” (ville) d’une belle grandeur ». Quand on connaît le peu de considération des Grecs pour les peuples “barbares”, cela dit bien que la Dougga numide était une véritable ville, pas un village ni une bourgade. Quel autre site d’époque punique bénéficie d’un tel témoignage ?
Dougga est aussi le seul site où on a constaté l’utilisation de la langue libyque dans les textes officiels. Je pense pour ma part qu’elle a été le berceau de l’invention de l’alphabet libyque. L’inscription bilingue, en libyque et en punique, du mausolée de Dougga, aujourd’hui exposée au British Museum à Londres, est pour le déchiffrement de l’alphabet libyque l’équivalent de la pierre de Rosette qui a permis de déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens.

Pour moi, avec l’installation des colons romains sous le règne de l’empereur Tibère (14-37 après J.-C.), Dougga a cessé d’être une ville numide à 100%, mais elle n’est jamais devenue une ville romaine à 100% car l’héritage numido-punique est resté très fort : tissu urbain, habitat, murs… Avec le temps, une parure monumentale à la romaine a été mise en place avec la contribution de riches donateurs des deux communautés. Une riche collection d’inscriptions latines nous permet de suivre pas à pas ce phénomène de brassage et de promotion sociale des autochtones. On a le cas de la famille autochtone des Gabinii qui a marqué la topographie du site entre le milieu du Ier siècle après J.-C. et le milieu du IIIe. Une autre famille autochtone, les Marcii, a financé le Capitole et le Théâtre.
Cette histoire a dû exister ailleurs, mais c’est à Dougga qu’elle est la plus visible et la mieux lisible. On la touche presque.

 

Mustapha Khanoussi est Directeur de Recherche en Histoire ancienne et archéologie antique, ancien conservateur du site de Dougga et expert en patrimoine mondial.

 dougga-1Dougga : le mausolée numide.

En haut : le théâtre.