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La religion, ça se partage !

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A Djerba, des musulmans participent au pèlerinage juif de la Ghriba. Loin d’être marginaux, les lieux de culte partagés sont très répandus en Méditerranée, de la Turquie à l’Egypte, de l’Algérie à la Palestine en passant par la Tunisie…

 

A Djerba, des musulmans participent chaque année au pèlerinage juif de la Ghriba. La synagogue du Kef a été aussi un lieu de culte partagé par les juifs et les musulmans. Loin d’être des cas marginaux, ces histoires reflètent un phénomène très répandu autour de la Méditerranée, de la Turquie à l’Egypte et de l’Algérie à la Palestine en passant par la Tunisie.

“Lieux saints partagés” est le titre d’une passionnante exposition* sur ce sujet. Présentée en 2015 au musée MuCEM de Marseille, elle est actuellement visible au musée du Bardo dans une nouvelle version, complétée par des pièces de grande valeur historique provenant des musées tunisiens. Dans ses deux versions, l’exposition évoque bien sûr des cas de partage impossible, comme dans les Territoires occupés par Israël. Mais on y découvre à quel point il s’agit d’une anomalie, contraire à des pratiques bien ancrées. Non seulement les religions du Livre partagent les mêmes récits et les mêmes prophètes, mais bien souvent leurs fidèles se côtoient dans les mêmes sanctuaires.

Marie, une vénération partagée

La figure de Marie-Mariem, vénérée par les chrétiens comme par les musulmans, est une des principales passerelles entre religions. A Oran, par exemple. L’église de Santa Cruz, dédiée à la Vierge Marie, a été édifiée au 19e siècle pour célébrer la fin d’une terrible épidémie de choléra. Sa fête annuelle connaissait une participation massive de toute la population de la ville, catholiques et musulmans confondus. De nos jours, des pieds-noirs originaires d’Oran ont créé un nouveau sanctuaire à Nîmes, dans le Sud de la France, pour perpétuer ce pèlerinage ; et des musulmans originaires d’Oran y participent également.

Et à Oran même, bien que la porte de la chapelle de la Vierge soit désormais fermée, des musulmans continuent à s’y rendre pour contempler la statue de Marie par une petite lucarne… Les autorités coloniales, qui avaient cru à l’époque utiliser la vénération des musulmans pour Marie-Mariem pour faciliter les conversions, en sont restés pour leurs frais : les Algériens fréquentaient effectivement les lieux qui lui étaient dédiés, sans pour autant changer de religion.

De même, à Jérusalem, l’église du Sépulcre de la Vierge était fréquentée par les musulmans depuis le Moyen Age ; on y trouve même un mihrab. Au Sinaï, des musulmans viennent prier dans la chapelle du Buisson ardent du monastère Sainte-Catherine.

L’exposition est richement illustrée d’images et de textes sacrés mettant en relief les figures à la fois coraniques et bibliques d’Issa-Jésus, Mariem-Marie, Ibrahim-Abraham, Elyas-Elie…

Le Coran bleu : versets évoquant Issa (Jésus) (11e s., musée de Kairouan)
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Saints et pèlerinages

En Tunisie, la synagogue de la Ghriba à Djerba – l’une des plus anciennes du monde – reçoit de nombreux musulmans lors du pèlerinage annuel commémorant Rebbi Meïr et Rebbi Shemun. On a connu autrefois le cas inverse : le mausolée de Sidi Mehrez, saint musulman du Xe-XIe siècle, était aussi fréquenté par les juifs de Tunis avant leur dispersion. Rien d’étonnant à cela puisque Sidi Mehrez, “saint patron” de la capitale, a la réputation d’avoir accordé sa protection aux juifs et de leur avoir attribué un quartier dans les murs de la ville.

En Turquie et dans les Balkans, c’est le personnage énigmatique d’al-Khidr, mentionné par certaines traditions musulmanes, qui est l’objet d’un culte partagé : la population le confond avec la figure chrétienne de saint Georges. C’est ainsi que le monastère grec-orthodoxe de Saint-Georges près d’Istanbul accueille chaque année un grand rassemblement de cent mille pèlerins, musulmans et chrétiens confondus. Il existe même, en Macédoine, une petite église où se déroulent de curieuses célébrations le jour du 6 mai, fête de saint Georges : les chrétiens viennent y prier le matin, puis la gardienne du sanctuaire décroche les icônes orthodoxes et les musulmans s’y prosternent à leur tour.

Quand la religion rassemble…

Culte partagé rime souvent avec générosité. Louis Massignon, traducteur du Coran, a passé sa vie à étudier l’islam tout en étant un chrétien fervent. Il a fondé en 1954, en Bretagne, un pèlerinage dédié à la paix en Algérie qui se référait aux Sept Dormants, un récit commun aux musulmans (sous le nom de Ahl el-Kahf) et aux chrétiens ; ce mythe présente de surcroît une grande ressemblance avec une vieille légende bretonne. Autour de la Méditerranée, il existe plusieurs lieux sacrés commémorant les Sept Dormants et fréquentés par les adeptes des deux religions.

Plus récemment et dans la même lignée, le père jésuite Paolo Dall’Oglio, passionné par l’islam, avait fondé en Syrie une communauté religieuse mixte, chrétienne et musulmane. Il s’est livré à l’Etat Islamique pour obtenir la libération d’otages musulmans ; il n’en est jamais revenu.

Pourquoi les habitants de Lampedusa manifestent-ils une si forte solidarité avec les réfugiés qui échouent, jour après jour, sur leurs plages ? Sans doute parce que leur île a été de tous temps un refuge pour les naufragés. Or depuis le 16e siècle, les marins chrétiens comme musulmans disposaient des offrandes et des vivres à l’intention des naufragés dans une grotte sacrée, qui était dédiée à la fois à Marie et à un saint musulman. Là encore, il y avait une histoire de religion partagée.…

G.M.

 

* Exposition du MuCEM (Marseille) en partenariat avec le musée du Bardo et l’INP. Jusqu’au 12 février 2017.

Photo du haut : image populaire représentant Marie, Syrie
Sauf mention contraire, les illustrations de cet article proviennent de l’exposition de Marseille ou de celle de Tunis.

 

Pèlerinage juif de la Ghriba à Djerba, également fréquenté par des musulmans
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Prêtre orthodoxe et fidèle musulman au monastère Sainte-Catherine au Sinaï

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Sanctuaire musulman de Sidi Mehrez, fréquenté aussi autrefois par les juifs de Tunis

(photo MCM)

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La sourate de Mariem (œuvre contemporaine), statue de la Vierge (19e s.) et statue d’une déesse-mère (musée archéologique de Nabeul)
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Mariem-Marie et l’ange Jibril-Gabriel : récit de l’Annonciation dans le Coran (à gauche) et dans l’Evangile (à droite), icône libanaise du 21e siècle
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Mosquée de Chenini, un des lieux où est commémoré le mythe musulman et chrétien des Sept Dormants/Ahl el-Kahf
(photo MCM)
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L’ascension d’Elie (Elyas) dans un char tiré par des chevaux, bas-relief découvert à Sbeïtla
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Symboles sur des fibules du Sud tunisien

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Symboles sur des lampes chrétiennes antiques
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