il flottera toujours…




Bardo sans frontières…

L’exposition événement “Carthago”, aux Pays-Bas, est l’occasion d’une alliance intelligente entre culture et promotion du tourisme. Une exposition qui regroupe quelques pièces maîtresses des musées tunisiens, et une réponse à ceux qui s’en prennent au musée du Bardo : aujourd’hui, le Bardo est partout.

 

Il est réconfortant, par les temps qui courent, de voir les plus belles pièces des musées de Carthage et du Bardo traitées avec égards et mises à l’honneur dans une exposition prestigieuse comme celle qui se tient depuis le 27 novembre dernier au musée des Antiquités de la ville de Leyde, aux Pays-Bas.

L’événement a choisi pour emblème la curieuse statue de déesse punique à tête de lion qui trône d’habitude à l’étage de la nouvelle aile du musée du Bardo, au-dessus du hall. Baal Hamon assis sur son trône, un sarcophage sculpté dans le style grec, un masque carthaginois, une cuirasse de bronze doré, des statuettes provenant de l’épave de Mahdia… Toutes ces œuvres qui font la fierté des musées tunisiens ont été prêtées au musée Rijksmuseum van Oudheden, où elles sont allées rejoindre d’autres pièces provenant du Louvre et du British Museum. Le musée hollandais possède aussi ses propres œuvres provenant de Carthage et Utique (“collection Humbert”), notamment des statues romaines achetées autrefois au Bey Hamouda Pacha. Une exposition qui confirme l’aura des collections de nos musées et leur valeur universelle, rendue possible grâce à la concertation avec l’ambassadeur de Tunisie aux Pays-Bas, Karim Ben Bécheur.

Femmes, culture, thalasso et vins tunisiens

Cette exposition grandiose a donné l’idée à Zeïneb Zouaoui, directrice de l’ONTT à La Haye, d’y organiser une action originale alliant femmes, culture, thalasso et dégustation de vins tunisiens. En effet, une “Lady’s Night” se tiendra dans le musée le 17 avril pour 450 visiteuses seniors. Trois hôtels (Royal Thalassa Monastir, Alhambra Yasmine Hammamet et Radisson Blu Hammamet) disposeront d’un espace et d’écrans géants pour promouvoir leur offre de thalassothérapie. Des TO néerlandais spécialisés (wellness et culture) participeront à la soirée, qui se terminera par une présentation de vins par un sommelier.

L’ONTT La Haye a d’ailleurs accompagné l’exposition depuis le début. Il a participé à l’importante campagne d’affichage pour l’événement, fait sa promotion dans les salons touristiques, organisé une journée spéciale lors de l’ouverture, avec un village artisanal et un concert lyrique, et enfin un voyage de presse sur l’archéologie en octobre dernier.

L’exposition sera clôturée le 10 mai avec un défilé de mode de caftans traditionnels et modernes.

 

Les préparatifs et l’inauguration

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Photos : ONTT La Haye

 







Klee, Macke et Moilliet au Bardo : une première

Des œuvres originales des trois peintres sont exposées au Bardo pour célébrer leur célèbre voyage en Tunisie en 1914. Une première tunisienne, africaine et arabe.

 

Jamais des originaux de peintres de l’envergure de Paul Klee et ses compagnons n’avaient jusqu’à présent été exposés en Tunisie. Il y a une bonne raison à cela : leur valeur est telle que leurs propriétaires, musées ou particuliers, exigent pour les prêter des conditions draconiennes (transport, sécurité, température, humidité…). Le montant des assurances à lui seul se chiffre en millions d’euros. C’est donc un exploit qui vient d’être accompli en réunissant en Tunisie trente-deux œuvres des trois peintres dont le voyage en Tunisie, célébré cette année, est devenu mythique.

Un précédent historique

L’exposition au musée du Bardo, du 28 novembre au 14 février, constitue donc un précédent, et on peut espérer que sa réussite ouvrira la voie à d’autres expositions d’œuvres d’art. A l’avenir, les responsables de collections hésiteront moins à confier leurs œuvres au musée du Bardo, pour le plus grand bonheur des amateurs d’art tunisiens comme des visiteurs étrangers.

Cette exposition fournit au public tunisien une occasion historique de voir les œuvres dans leurs couleurs réelles, et de percevoir toutes les nuances et le rendu de la lumière tels que les ont voulus les artistes – des couleurs et une lumière qui, justement, leur avaient fait une si forte impression lorsqu’ils ont découvert la Tunisie.

 

L’exposition a nécessité un aménagement spécial de la superbe Salle de Sousse du Bardo, avec climatisation et lumière contrôlée.

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Recherches artistiques dans la lumière de Tunisie

Financée essentiellement par l’Allemagne, l’exposition est née de la rencontre de deux projets, celui du Goethe-Institut et celui du galeriste, feu Hamadi Cherif, pour célébrer le centenaire du Voyage en Tunisie. De dimension modeste – sa commissaire la compare à de la « musique de chambre » – elle réunit surtout des esquisses, dessins et aquarelles de petite taille. On n’y voit aucun des tableaux les plus célèbres réalisés en Tunisie (le Café des Nattes par August Macke, Kairouan peint par Paul Klee…) faute d’avoir pu convaincre les musées concernés de les prêter. Cependant, intelligemment conçue, elle parvient à nous replonger dans une histoire unique, celle de trois peintres confrontant leurs recherches artistiques à la découverte d’un pays entièrement nouveau, à la qualité de sa lumière comme aux formes épurées de son architecture.

La proximité entre les trois peintres est mise en évidence. Si Klee est devenu plus tard un des plus grands peintres du 20e siècle, à l’époque de la “Tunisreise” il se cherchait encore. Lui et ses amis ont travaillé ensemble, échangé leurs idées et leurs conceptions théoriques sur la peinture. Tous trois ont peint le même genre de surfaces colorées à la limite de l’abstraction, de formes géométriques inspirées de l’architecture qu’ils avaient sous les yeux – et jusqu’aux silhouettes de chameaux aux pattes filiformes semés dans certains tableaux.

Louis Moilliet, le “troisième homme” du voyage, moins connu que Klee et Macke, est largement représenté dans l’exposition. On y découvre ses premiers contacts avec la Tunisie, dès 1910, et les aquarelles qu’il ne cessa de peindre des années durant au cours de nombreux voyages en Tunisie puis au Maroc. Des visions fugaces et presque abstraites de paysages vibrants de lumière.

Un croquis signé Picasso

De Paul Klee, on verra une œuvre de grande valeur, une lithographie de 1925 intitulée “La cantatrice de l’Opéra Comique”. Un prêt que la commissaire est fière d’avoir obtenu, sans rapport évident avec la Tunisie, mais qu’elle présente comme son « coup de cœur » : un peu comme rappel de la vie culturelle de l’époque au Théâtre Municipal de Tunis, et un peu à cause de ses couleurs qui font écho aux belles mosaïques de la Salle de Sousse… Autre curiosité, un croquis de Klee qui témoigne des discussions théoriques entre les trois artistes : réalisé dans le style cubiste et adressé à Moilliet, il est ironiquement signé “Picasso” !

Enfin, de Macke, plusieurs dessins et un petit tableau peint à son retour de Tunisie : un “Marchand de bijoux turc” représenté dans un scintillement de couleurs vives évoquant une miniature persane.

GM

Lire aussi “Paul Klee, un peintre qui nous ressemble”. 

Louis Moilliet, “Dans une localité tunisienne” (1921).klee-bardo-9

 

Paul Klee, “La cantatrice de l’Opéra Comique” (1925).klee-bardo-10

 

Paul Klee, “Maisons rouges et jaunes à Tunis” (1914).klee-bardo-5

 

August Macke, “Marchand de bijoux turc” (1914).klee-bardo-8

 

Louis Moilliet, “Ville en Maroc” (1923).klee-bardo-11

 

La directrice du Goethe Institut, principal organisateur de l’événement, et la Commissaire de l’exposition. A droite, le fils du peintre Louis Moilliet était présent à l’inauguration.klee-bardo-1

L’inauguration de l’exposition avec le directeur du musée du Bardo, Moncef Ben Moussa (à g.), et le ministre de la Culture Mourad Sakli (au centre) en compagnie des organisatrices allemandes.klee-bardo-2

Des panneaux informatifs retracent le parcours des trois peintres.klee-bardo-4




DJERBAHOOD : Erriadh, capitale mondiale du Street Art

Un projet qui suscite l’enthousiasme des médias internationaux, du New York Times à la chaîne Arte…

Le galeriste parisien Mehdi Ben Cheikh peut dire qu’il est en train de réussir son pari : créer à Djerba un musée idéal du Street Art – un projet gigantesque, et une première mondiale. Depuis juin dernier, plus de 100 artistes venus du Chili, des Etats-Unis, du Japon, d’Afrique du Sud ou encore d’Arabie Saoudite se succèdent pour peindre fresques et graffiti sur les murs du village d’Erriadh.

En attendant son inauguration officielle le 20 septembre, le village métamorphosé attire déjà les curieux. Et, surtout, des journalistes du monde entier. Au 31 août, Mehdi Ben Cheikh se réjouissait de compter déjà 400 articles dans la presse internationale consacrés à son projet baptisé Djerbahood. « On s’est donné pour objectif d’atteindre les mille articles », confie-t-il. Déjà, l’événement a été relayé par le New York Times, Télé Matin et bientôt Le Monde, la chaîne Arte…

En haut : œuvre de Liliwenn (France).
Mehdi Ben Cheikh, organisateur du projet Djerbahood. A droite, œuvre d’Ethos (Brésil).

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Fondateur d’Itinerrance, une des rares galeries d’art consacrées au Street Art, Mehdi Ben Cheikh s’est acquis l’an dernier une renommée mondiale en organisant la “Tour Paris 13” : une tour, vouée à la démolition, entièrement couverte de fresques et de graffiti et qui a accueilli plus de 30 000 visiteurs en un mois. Outre la renommée mondiale, il en a tiré un énorme carnet d’adresses parmi les journalistes.

« Après la Tour 13, tout le monde s’attendait à ce que je fasse une autre tour et j’ai reçu d’innombrables propositions. Mais cela ne m’intéressait pas de refaire la même chose. Le concept de Djerbahood me permet de transiter toute cette publicité sur la Tunisie. De plus, c’est hyper intéressant pour les artistes car ils interviennent sur une architecture inhabituelle : des voûtes, des coupoles… », raconte-t-il.

Pour mener à bien son projet, il a pu compter dès le début sur le soutien de l’ambassadeur de Tunisie en France, Adel Fekih : « C’est lui qui m’a toujours sauvé ! », dit-il. Quelques mécènes privés tunisiens ont aussi apporté une précieuse aide financière et logistique. Le plus dur à convaincre aura été le ministère du Tourisme, qui a fini par promettre une enveloppe de 120 000 dinars.

 

Un parcours où les œuvres se fondent dans leur environnement… 
Ci-dessous, Awel Diaz (Porto Rico), Swoon (USA)…djerbahood3…et à droite : Roa (Belgique), un “hors-piste” dans les ruines de Ksar Ben Ayed, à quelques kilomètres d’Erriadh.

 

« Il faut comprendre qu’on est en train d’innover : une exposition permanente à cette échelle, ça n’a jamais été fait », s’enthousiasme Mehdi Ben Cheikh. Le Street Art est aujourd’hui un mouvement artistique à part entière, passé de la marginalité à la respectabilité. C’est ainsi qu’un des participants à Djerbahood, le Tuniso-Français eL Seed, a déjà décoré un mur de l’Institut du Monde Arabe à Paris, des foulards et des valises pour Louis Vuitton…

Ce mouvement soulève aussi un énorme intérêt médiatique. De plus, « chaque artiste compte 100 000 à 1 million de fans » sur les réseaux sociaux, insiste Mehdi Ben Cheikh. Et justement, les artistes participant au projet ont été conquis par l’expérience. Certains ont fait 27 heures de voyage pour passer quelques jours à Djerba, et tous ont trouvé « géniaux » le pays et ses habitants.

L’artiste eL Seed au travail sous le regard des enfants d’Erriadh.el-seed

Si on associe parfois le graffiti au vandalisme, le projet Djerbahood, au contraire, est très organisé. Munis d’une autorisation émanant du ministère du Tourisme, les organisateurs ont requis l’accord de la municipalité et de chacun des propriétaires avant de confier à chaque artiste un ou plusieurs murs, en fonction d’une logique d’ensemble. Ils imprimeront des plans pour les visiteurs, et disposeront des éclairages pour créer une animation la nuit. Cela encouragera l’installation de restaurants, de cafés… « comme en Espagne ou en Italie, où on trouve une animation nocturne formidable dans certaines petites villes loin de la mer », rêve Mehdi Ben Cheikh.

Quel sera l’avenir de Djerbahood ? « S’il y a la volonté du côté tunisien, on continuera à envoyer régulièrement des artistes », promet son organisateur. Une petite structure sur place s’occupera de gérer l’hébergement, d’attribuer les emplacements… Les œuvres seront protégées par un vernis. Elles pourront durer, comme elles pourront être détruites et remplacées par d’autres…

Le Street Art est par nature un art de l’éphémère. Mais si les Tunisiens le souhaitent, Djerba restera inscrite à jamais dans l’histoire de ce mouvement actuellement sous le feu des projecteurs du monde entier.

 

Lire aussi : Djerbahood, la magie a opéré

 

Effet boule de neige : le peintre Tahar Mguedmini,  venu “en voisin”, s’est joint au mouvement de Djerbahood avec deux œuvres réalisées incognito.tahar-mguedmini




Malte et la Tunisie, histoires croisées

Entre Malte et la Tunisie il y a la langue, l’histoire, Darghouth, les cochers, les maqroudhs, la sœur d’Elyssa…

Ne dites plus « Malta hnina, khobs wa sardina ». Les Maltais ne vivent plus dans la pauvreté, et tirent des revenus conséquents du transport maritime, des casinos en ligne, des services bancaires et… du tourisme, domaine dans lequel ils nous font concurrence.

Mais c’est bien la misère qui les a conduits jadis à s’installer par milliers en Tunisie. Cochers, éleveurs de chevaux de course, maçons, tonneliers, tenanciers de bars, pêcheurs ou chauffeurs de taxi… il fut un temps où les Maltais faisaient partie du paysage, que ce soit à Tunis, Sfax, Nabeul ou Djerba. Au 19e siècle, ils représentaient plus de la moitié des chrétiens installés en Tunisie, et jusqu’aux trois quarts dans certaines villes du littoral. Des chrétiens qui se mêlaient facilement aux Tunisiens grâce à leur proximité linguistique. Car la langue maltaise est à l’origine un dialecte arabe, et plus précisément tunisien.

 

La langue maltaise, héritage tunisien

Petit archipel rocheux (316 km2 au total, moins que Djerba !) perdu au milieu de la mer quelque part au sud de la Sicile, Malte a été conquise par les Arabes de Tunisie peu après cette dernière, en 870. Passant du règne aghlabide à celui des Fatimides, puis sous la domination des Normands tolérants et ouverts à la civilisation arabe, elle restait encore majoritairement musulmane lorsque Malte a été rattachée, avec la Sicile, au Saint Empire Romain Germanique. Jusqu’à ce que les derniers musulmans soient forcés à la conversion ou à l’exil, au milieu du 13e siècle.

De ce passé musulman, Malte n’a gardé quasiment aucune trace matérielle, si ce n’est quelques pierres tombales. Elle est aujourd’hui un des pays les plus catholiques d’Europe.  Mais elle a conservé un héritage immatériel de ses conquérants du 9e siècle : la langue. Un dialecte arabe, plus précisément tunisien, transcrit en lettres latines, et dont la prononciation a évolué au fil des siècles tout en s’enrichissant de nombreux mots italiens et anglais (car Malte a été britannique pendant un siècle et demi). Le maltais est donc un cas unique au monde : une langue sémitique écrite en caractères latins, et un dialecte arabe promu au rang de langue officielle.

1. Vu dans le village de Kercem. De l’arabe tunisien, 
le maltais a conservé la grammaire et même les noms 
des jours (“gimgha”= jemaâ) et des mois (“awissu”).

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2. Une notice sur la Malte préhistorique, au musée archéologique
de La Valette, qu’on pourrait retranscrire ainsi :
« Er-rabta beyn el bni-adam wal “animali” hiya “complessa” wa “affascinanti”… »

Ci-dessous, en prononciation approximative (à noter : le X se prononce “ch” et le G se prononce “j”) :
1. « Khrouj mhouch “permess” ». 2. « Naddhaf wara l-“pet” taâk ». 3. « Tarmich barra »

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Des noms et des lieux

A Malte, les noms des villes sont presque tous d’origine arabe, à commencer par l’ancienne capitale Lmdina – aujourd’hui une ville-musée – et son ancien faubourg Rabat. La ville principale de Gozo, la deuxième île de l’archipel, s’étend au pied d’une citadelle et s’appelle aussi Rabat ; c’est du moins ainsi que la nomment couramment les Maltais, car son nom officiel est aujourd’hui Victoria, en l’honneur de la reine d’Angleterre.
Impossible de citer tous les autres noms de lieux d’origine arabe : Sliema (Slama), Iz-Zejtun (Zeitoun), Ghajn Tuffieha (Aïn Touffaha), In-Nadur, Il-Mellieha, Il-Qala ta’ San Niklaw…

Et les noms des îles elles-mêmes ? La deuxième île de l’archipel, Gozo, était connue dans l’Antiquité sous le nom de Gaulos, puis Gaudos ; les Maltais l’appellent toujours Ghawdex. La troisième, Comino, a pour nom maltais  Kemmuna : souvenir d’une ancienne spécialité de l’archipel maltais ? Au Moyen Âge, le cumin était, avec le coton, une de ses principales productions.

Quant au nom de Malte elle-même, il vient de Melita, son nom antique. Selon certains, ce nom dériverait du latin mel (miel). Et il est vrai que Malte est aujourd’hui réputée pour son miel. L’importance de l’apiculture sur l’archipel était déjà signalée au Moyen Âge par Al-Himyari et Al-Idrissi – on peut même voir à Xemxija (prononcer “chemchiya”) une ruche ancienne formée d’un grand nombre de niches creusées dans le roc.
Mais selon d’autres, le mot Melita aurait pour origine le phénicien mlt (halte, refuge)… En effet, Malte était appréciée tout au long de l’histoire pour ses ports naturels bien abrités. Et c’est le Grec Diodore de Sicile qui, le premier, a mentionné Melita comme une fondation phénicienne et un refuge sûr pour leurs bateaux ; elle était déjà à cette époque sous domination romaine.

Diaporama : Balcons fermés, toits en terrasses, volutes en fer forgé, maisons tournées vers l’intérieur…
les villes maltaises ont conservé l’allure des anciennes médinas…

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1. Cette pierre tombale d’une certaine Maimouna, entièrement calligraphiée en caractères coufiques et datée de 1174, aurait été découverte à Gozo (12e s.). 2. Bas-relief (musée de la Valette).
3. Des pierres tombales découvertes à Rabat (11e s.).
 

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Dans l’orbite de Carthage

Les auteurs anciens racontent qu’un roi de Malte appelé Battus était en bons termes avec la reine Elyssa de Carthage ; et que lorsque celle-ci mourut en se jetant dans un brasier, sa sœur Anna trouva refuge à Malte auprès de ce roi. En réalité, c’est bien comme colonie phénicienne que Malte apparaît dans l’histoire écrite. Diodore de Sicile, le premier, mentionne les îles de Malte et Gozo. Elles offraient aux commerçants phéniciens une escale idéale sur la route de Carthage, Djerba ou Motyé, à bonne distance de la Sicile orientale alors colonisée par les Grecs. C’est ainsi que Malte est passée plus tard dans l’orbite de Carthage, avant de se soumettre à la domination romaine.

Curieusement, ces grandes civilisations n’ont pas laissé beaucoup de vestiges sur Malte. En revanche, le pays s’enorgueillit d’avoir conservé les plus vieux temples mégalithiques du monde, témoignage d’une civilisation préhistorique qui a laissé aussi d’étonnantes sculptures. Des vestiges qui permettent à Malte de proclamer ses « 7000 ans d’histoire ».

Diaporama : Malte aux temps anciens.
1. La statue préhistorique surnommée “The Sleeping Lady” – en maltais “Il-Mara Rieqda”. 2. Un sarcophage phénicien en terre cuite. 3. Une urne funéraire en verre de l’époque romaine.

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Ci-dessous : les mosaïques de la villa Domus Romana, à Rabat, sont d’une grande finesse.

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Djerba, Kerkennah, Malte… histoires d’îles

Malte a beaucoup en commun avec les grandes îles tunisiennes, à commencer par son nom antique, Melita, qu’on retrouve dans nos deux Mellita de Djerba et de Kerkennah. Mais aussi dans d’autres îles de Méditerranée comme Mljet (ou Meleda) en Croatie.

L’histoire médiévale de ces îles s’est souvent croisée. Malte et Djerba ont longtemps traîné une réputation de “repaires de pirates”. C’est sous ce prétexte qu’en 1135, le roi normand Roger II de Sicile envahissait Djerba – début de la conquête de toute la côte d’Ifriqiya, qui sera perdue par son successeur. En 1284, les Aragonais, qui viennent de conquérir Malte, envahissent et pillent Djerba ; ils n’y resteront qu’une cinquantaine d’années.
Au 15e siècle, les Maltais sont à nouveau sous la menace des “Sarrazins” qui emmènent en captivité un grand nombre d’habitants, dont l’évêque de Malte. En représailles, Kerkennah est pillée par les Aragonais, et 3000 de ses habitants faits prisonniers.
Puis c’est le sultan hafside Abu Faris qui lance 70 bateaux et 18 000 hommes pour dévaster Malte, faisant à son tour plusieurs milliers de prisonniers. Les îles resteront ainsi, de longs siècles encore, l’enjeu de combats entre puissances rivales, Aragonais contre Hafsides, puis Espagnols contre Ottomans.

Au début du 19e siècle, quand la pauvreté et l’explosion démographique poussèrent nombre de Maltais à l’exil, ils choisirent d’abord Ghar El Melah (Porto Farina) et Djerba. Dans un premier temps, pour s’y livrer à la piraterie et à la contrebande, puis, plus paisiblement, à l’agriculture et à la pêche aux éponges.
A Djerba, les Maltais, quatre fois plus nombreux que les autres Européens, se regroupaient autour du Fondouk al-Malti. C’est eux qui ont bâti l’église de Houmt-Souk, en 1857, dans le style baroque de leurs propres églises.

A Malte (comme à Djerba) l’eau est rare et précieuse – au point qu’on a recours aujourd’hui au dessalement de l’eau de mer. Et dans les fermes traditionnelles appelées razzett, les chambres en étage sont appelées ghorfas – comme dans les menzels de Djerba.

1. Le fort Ghazi Mustapha de Djerba : Malte et Djerba ont toutes deux été
de grandes bases de corsaires.

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 2. L’église de Houmt-Souk, construite en 1857
par la communauté maltaise de Djerba.

 

Pirates, corsaires et batailles navales

S’il est un domaine où Maltais et Tunisiens se sont longtemps disputé la première place, c’est celui de la piraterie et de la “course” – cette sorte de “guerre économique” pratiquée par les corsaires qui, avec l’aval de leur gouvernement, pillaient les villes et les navires de commerce ennemis.
Dès le Moyen Âge, des “pirates barbaresques” sévissaient aux abords de Malte qui devint une base de corsaires, tandis que les Hafsides encourageaient les premiers corsaires musulmans.

Mais ce sont les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean qui ont fait de la course une véritable industrie. Fondé à Jérusalem au temps des Croisades, cet ordre, après des exils successifs, avait obtenu des Espagnols la souveraineté sur Malte (et, en prime, sur la ville de Tripoli) en 1530. Face au manque de ressources de leur nouvelle patrie, se posant en défenseurs de la Chrétienté, les Chevaliers ont fait de la course la première activité économique de l’île. Et participaient aussi aux expéditions espagnoles contre la Tunisie.
En face, les Ottomans prenaient à leur service les plus redoutables corsaires de Tunisie, et à leur tête Kheireddine Barberousse et Darghouth (Dragut). Darghouth, le héros de deux batailles navales mémorables à Djerba contre la flotte espagnole, est détesté des Maltais : en 1551, il a repris Tripoli à l’Ordre de Saint-Jean, et massacré la population de Gozo. Or c’est à Gozo, justement, que le corsaire tunisien devait mourir quelques années plus tard et être enterré. Il participait au Grand Siège de Malte pour le sultan Soliman, en 1565 ; un long siège repoussé par un certain Jean Parisot de la Valette. Ce Grand Maître de l’Ordre de Malte est le fondateur de l’actuelle capitale à laquelle il a donné son nom.

A Malte comme à Tunis, la course fera rage encore deux siècles, générant un énorme commerce d’êtres humains : prisonniers libérés contre rançon, ou vendus comme esclaves. C’est ainsi qu’au début du 18e siècle, Malte comptait dix mille prisonniers algériens et tunisiens. Tandis qu’à Tunis, les esclaves chrétiens se comptaient aussi par milliers – parmi lesquels sans doute bon nombre de Maltais…

 

Des chevaux et des hommes

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Les Maltais aiment les chevaux. Ceux qui ont émigré en Tunisie au long du 19e siècle et leurs descendants étaient bien connus comme conducteurs de calèches. A Tunis, leur quartier de prédilection était Bab El Khadhra et les écuries y étaient nombreuses. Claude Rizzo raconte, dans son roman “Le Maltais de Bab El Khadra”, que l’écurie familiale était attenante à l’immeuble d’habitation et qu’elle servait même à accueillir les fêtes de mariage ou de baptême.
A Malte, les calèches sont toujours présentes dans toutes les villes. Et en hiver, des courses de chevaux ont lieu tous les dimanches à l’hippodrome de Marsa, près de la Valette.

Mais les Maltais ont une autre passion : les oiseaux en cage, auxquels est dédié un marché qui se tient à la Valette tous les dimanches matins.

 

Itinéraires maltais en Tunisie

C’est au début du 19e siècle que la surpopulation, les épidémies et les difficultés économiques ont poussé les Maltais par milliers sur les routes de l’exil. Dans les années 1840, 20 000 Maltais vivaient en Algérie, en Tunisie, à Tripoli, en Egypte, en Grèce ou à Istanbul. Changeant de pays souvent, et dans leur grande majorité, retournant finir leurs jours à Malte.

En Tunisie, ils étaient 6 à 7000 vers 1840, contre environ 4000 Italiens et 250 Grecs. On en comptait 12 000 vers la fin du siècle. Selon les observateurs de l’époque, ils travaillaient souvent avec les Tunisiens, pêchant aux mêmes endroits, se livrant à des petits commerces, servant d’intermédiaire avec les autres Européens grâce à leur faciliter à parler l’arabe. Des gens modestes le plus souvent, petits artisans et commerçants, pêcheurs, sans oublier les inévitables conducteurs de calèches. Des petits éleveurs aussi : les premiers immigrés sont venus avec leurs chèvres, bonnes productrices de lait.

Sous le Protectorat, ils disparaissaient des statistiques après s’être vu octroyer la nationalité française en 1921. De Tunis à Djerba en passant par le cap Bon et Sfax, on trouvait les familles Micallef, Zammit, Vella, Zarb, Fenech, Xuereb, Cacchia, Muniglia, Spiteri, Vitale, Lupo, Ellul, Gutilla, Montalano, Phillipi, Abelto, Bastianini, Borg, Debono, Barbara, Bartolo, Damato, Farrugia, Gili, Briffa, Caruana… Quelques-uns réussirent à s’élever dans la société en devenant médecins, avocats, négociants… Ainsi, J. G. Ellul, architecte de la Villa Boublil en style Art Déco à Tunis-Belvédère, était le petit-fils d’un immigré maltais.

 

Délices de Malte

malte4Les gâteaux les plus célèbres de Malte sont les Imqaret (prononcer im’aret), pluriel de Maqrut. De vrais maqroudhs coupés en losange, fourrés à la pâte de dattes et frits dans l’huile ou, de nos jours, cuits au four pour être plus légers. Seules différences, la pâte à base de farine et non de semoule, et le parfum (zeste d’orange et anisette ou cannelle). Au goût, ce gâteau ressemble au kaak de Kélibia et Menzel Temime.
Les Maltais ont aussi leur propre kaak bil-assel, qu’ils écrivent Qagħaq tal-Għasel ; un gâteau en forme de couronne, non pas au miel, mais fourré d’une pâte de semoule cuite dans de la mélasse noire.

Plus léger que tous ces gâteaux, on pourra préférer déguster la petite poire “bambinella” : exportée avec succès au Royaume-Uni, elle est identique à notre poire ambri. Malte et la Tunisie sont les deux seuls pays à la produire.

 

Les clefs de la réussite ?

Il y a sans doute peu de pays plus mal pourvus par la nature que Malte. Minuscule, aride, rocheux, dépourvu de bonnes terres cultivables, et éloigné de tout – sauf de la Sicile dont il dépendait jadis – l’archipel n’avait pas beaucoup de choix pour survivre au cours de son histoire. Guère étonnant qu’il ait été souvent un repaire de pirates et de contrebandiers. Cependant les Chevaliers de l’Ordre de Malte ont trouvé des moyens ingénieux pour développer leur économie. A partir du 17e siècle, ils offraient aux équipages des navires de commerce des soins gratuits dans leur immense hôpital (une vocation de l’Ordre depuis sa fondation à Jérusalem) en même temps que des entrepôts pour stocker leurs marchandises avec des prix de magasinage très avantageux. Ce qui a fait de l’archipel un carrefour du commerce entre l’Orient et l’Occident.

De nos jours aussi, Malte joue des cartes originales pour porter son économie : plateforme logistique pour le commerce maritime, pavillons de complaisance, régime fiscal avantageux… et dans le tourisme, des niches comme la plongée sous-marine, la plaisance et les séjours linguistiques. Un exemple à méditer…




Expo : sauvez les hammams !

Une exposition inédite : 19 photographes et artistes portent un regard neuf sur les hammams de Tunis, un patrimoine exceptionnel menacé d’oubli.

L’association “L’mdina wel Rabtine /Actions citoyennes en médina” est une association de riverains de la Médina de Tunis – et en particulier de ses nouveaux habitants, artistes, intellectuels, citadins venus des quartiers modernes ou de la banlieue nord, tombés sous le charme de la ville historique au point d’y élire domicile. Elle s’investit aussi pour la sauvegarde de ce patrimoine fragile. C’est ainsi qu’elle a lancé une enquête sur les hammams, se plongeant dans les cahiers de taxes municipales (Kharruba) du XIXe siècle.

Or les hammams historiques de Tunis vont mal. Coûts élevés de chauffage et d’entretien, désintérêt de la jeune génération… leur nombre a été divisé par deux depuis le XIXe siècle. Et pourtant ils sont une part intégrante de la mémoire collective.

Pour attirer l’attention sur cette situation, l’association a invité 19 photographes tunisiens et européens à se pencher sur des hammams peu connus de la Médina – certains abandonnés, d’autre encore en activité, certains remontant au Moyen Age. Résultat de cette rencontre inédite : une exposition de 114 photos pour tirer de l’oubli ce riche patrimoine, racontant aussi bien l’architecture que les rituels et les ambiances.

Des images souvent poignantes au premier abord : murs lépreux, carrelages d’un autre âge, petites gens et objets dérisoires… boîtes de conserve à tout faire, livres de compte consignant des sommes si modestes – 1,800 dinars le hammam “2ème classe” et 2 dinars avec maqsoura, tarif uniforme dans toute la médina – dans des lieux qui sont parfois de véritables monuments historiques. Sans parler de ceux qui, comme le hammam El Metihra, sont complètement à l’abandon.

Et pourtant les photographes ont su saisir aussi : la gaieté et la fraternité, les visages luisants de bien-être, les jeunes masseurs aux corps bodybuildés, une cigarette dans une main de femme, de vieux habitués perdus dans leurs songes…hammams-3

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Autant que des architectures, l’exposition raconte et donne à voir des histoires d’hommes et de femmes, des expériences vécues. Les témoignages des artistes se succèdent :

… « déserts, [les hammams] sont tristes, presque fantomatiques… »

… « des hommes et des femmes, saisis dans une intimité à la fois réelle et policée, dédiés pleinement à leur corps sans l’offrir au regard du photographe… »

… « c’est souvent en chantant et en dansant qu’ils [les masseurs] vous feront grimacer, le gant de crin à la main… »

… « le temple du matin et le médecin de la vie sociale… »

… « face aux sourires, à la joie, à l’absence de pudeur et à la liberté… »

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… « tel ce tunnel depuis lequel les mourants déclarent avoir vu l’au-delà, je perçois à partir d’une lucarne, haut perché, une lumière… »

L’exposition n’est qu’un des axes d’action d’un projet plus vaste. L’association a organisé des visites guidées, établi une carte des hammams – en activité, fermés ou démolis – et recueilli des témoignages approfondis auprès des propriétaires. Elle compte aussi faire des médiations entre les propriétaires et les institutions et accompagner les propriétaires à la recherche de solutions économiquement viables.

Palais Kheireddine, jusqu’au 30 juillet 2014. Sur Facebook.
En partenariat avec la Maison de l’Image, avec le soutien de l’Institut Français et de l’Ambassade de Suisse.

Les affiches de l’exposition (à g. : photo Mohamed Amine Abassi, à dr. : photo Arnaldo Gentrini)affiche finale regards posŽs.indd




“L'indice d'une suite” : cinq artistes à suivre entre Paris et Tunis…

L’exposition “L’indice d’une suite”, une aventure collective de Tunis à Belleville et retour…

Quand cinq jeunes artistes tunisiens se retrouvent du côté de Belleville pour inventer ensemble une exposition, sous l’œil d’un critique d’art, et en interaction avec les passants dans un lieu ouvert au public, que peut-il se passer ? Réponse à Paris le 20 juin…

Ce projet au long cours, baptisé “L’indice d’une suite”, initié début 2014, conduira à petits pas jusqu’à un nouveau workshop et une nouvelle exposition “augmentée”, à Tunis cette fois, au premier trimestre 2015. Un projet imaginé par l’association d’échanges culturels franco-tunisiens Kasbah Nova, et animé par l’équipe de l’espace d’art parisien Glassbox pour un atelier original basé sur la rencontre.

Pour les jeunes artistes sélectionnés, une occasion rare de travailler ensemble et de se confronter à des regards différents. Et sans doute des interactions intéressantes avec le voisinage dans l’espace Glassbox, une “boîte de verre” ouverte sur ce quartier populaire et… très tunisien.

Les participants : Ali Tnani et ses installations techno insolites. Selim Ben Cheikh et ses calligraphies de barbelé sur plexiglas. Rania Werda et ses femmes sans visage noyées dans les enluminures. Othmane Taleb et ses foules inconscientes et contradictoires. Hela Lamine et son “Festin des affamés” au goût écœurant de sucreries.

En haut :  Selim Ben Cheikh, “Arabian Spider”. Rania Werda.
Ci-dessous : Othmane Taleb, “Crowd on water2”. Ali Tnani, “Crakling data Machine”. Hela Lamine, “Festin des affamés”.

Atelier ouvert au public jusqu’au 19 juin, exposition du 20 au 28 juin 2014, espace Glassbox : 4, rue Moret, 75011 Paris (du mercredi au samedi de 14h à 19h).

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Paul Klee : un peintre qui nous ressemble

« Pays qui me ressemble », a noté Paul Klee dans son Journal lors du voyage qu’il a effectué de Tunis à Kairouan, en avril 1914, il y a tout juste cent ans, en compagnie de ses deux amis peintres August Macke et Louis Moilliet.
Cette affinité que l’artiste a ressentie avec la Tunisie, les artistes tunisiens le lui ont bien rendu. Du peintre Néjib Belkhodja au cinéaste Naceur Khemir, nombreux sont ceux qui se sont reconnu une dette envers le peintre suisse allemand. Un peintre considéré comme l’un des grands pionniers de la peinture du 2Oe siècle, même s’il renvoie une image moins flamboyante qu’un Picasso ou un Dali.

C’est justement la modestie qui frappe tout d’abord dans l’œuvre de Paul Klee. Son goût pour les tout petits formats rappelle l’art de la miniature. Et si c’était là son premier point commun avec les arts de Tunisie ? De Tunisie justement, Paul Klee avait rapporté des petites aquarelles anonymes dans le style des peintures sous-verre, comme on en vendait alors dans les souks, et représentant des villes fantastiques, des personnages héroïques. Et à propos des paysages tunisiens, il a noté : « Partout règne une grande mesure ».

Ce n’est pas complètement par hasard que Klee a voulu visiter la Tunisie. Il était en effet persuadé d’avoir des origines “orientales” par sa mère, dont la famille venait de Provence. En 1914, il cherchait sa voie en tant qu’homme et en tant qu’artiste. Il l’a trouvée en Tunisie, à Kairouan, où il a eu cette illumination : « La couleur et moi ne faisons qu’un. Je suis peintre » – un passage de son Journal souvent cité et qui montre combien ce voyage a été fondateur… même s’il n’est pas tout à fait authentique puisqu’on sait maintenant que le peintre a réécrit son Journal longtemps après son retour.

 

klee5_Paul Klee vu par la peintre Gabriele Münter (à gauche) et vu par lui-même sous forme d’une marionnette (à droite).

 

Durant son séjour qui n’a duré que deux semaines à peine, Klee a réalisé une trentaine d’aquarelles. On connaît bien ces petits tableaux en taches de couleur carrées et rectangulaires, où se distingue parfois une petite coupole, une silhouette de chameau. En réalité, ces aquarelles ne sont pas très différentes de ce que l’artiste peignait juste avant son voyage, comme l’a souligné Michael Baumgartner, Directeur des collections au Centre Paul Klee de Berne, lors d’un colloque tenu à Tunis le 10 avril dernier. On peut dire aussi qu’elles ressemblent à ce que ses amis Macke et Moilliet ont peint à côté de lui pendant ces heureuses journées de printemps.

Pourtant, au-delà des tableaux réalisés en Tunisie même, il est permis de rechercher dans ce qu’il a peint bien plus tard, et jusqu’à la fin de sa vie, l’écho de la grande moisson d’émotions accumulées au cours de son voyage. Lui-même écrivait au moment de quitter le rivage tunisien : « Ma charrette est pleine… La grande chasse est achevée. A présent, je dois débiter le gibier ».
Chez Klee, l’imprégnation a été profonde et durable. On trouve dans son œuvre une infinité de styles différents, si bien qu’on peut dire de lui qu’il est un artiste inclassable. Qu’a-t-il ramené de Tunisie ? Ces villes imaginaires en lignes brisées – comme un écho à la première vision qu’il a eue en arrivant, celle du village de Sidi Bou Saïd ? « Architecture blanche strictement rythmée… incarnation d’un conte de fées… », notait-il.
Dans ses paysages nocturnes qui semblent chargés de toute la poésie des contes, n’y a-t-il pas comme le souvenir de la fascination ressentie lors d’une nuit de pleine lune à St Germain près de Tunis (aujourd’hui Ezzahra) : « Le soir est indescriptible… Ce soir est inscrit profondément en moi pour toujours » ? Les signes mystérieux, lettres isolées, flèches, lignes brisées, qu’il sème à travers ses tableaux n’évoquent-ils pas les tapisseries de Gafsa qu’il a eu l’occasion d’admirer ?

La Tunisie qu’a vue Paul Klee était sans doute bien différente de celle d’aujourd’hui. A l’époque, le désert s’étendait au pied des remparts de Kairouan – un contraste qui l’a frappé et qu’il a peint à plusieurs reprises. Les villes étaient plus colorées qu’aujourd’hui : comme le raconte Naceur Khemir dans le film “Klee en Tunisie” du réalisateur suisse Bruno Moll, le Baron d’Erlanger n’avait pas encore imposé le bleu et blanc à Sidi Bou Saïd, une norme reprise ensuite par les autres villes. La culture populaire était bien vivante ; symboles et signes ancestraux remplissaient encore la vie de tous les jours.
Cependant la lumière et les couleurs de la nature au printemps n’ont pas changé et sont l’occasion de se rappeler, à un siècle de distance, la rencontre heureuse d’un peintre venu du nord et d’un pays du Sud dans lequel il s’est reconnu.

 

klee2Des œuvres de Klee réalisées longtemps après son voyage en Tunisie : calligraphie arabe ? vision de Sidi Bou Saïd ? …

klee3_… Signes berbères ? souvenir d’une nuit enchantée ?

 

klee-4_Parmi les aquarelles peintes par Klee en Tunisie : Kairouan et St Germain près de Tunis (aujourd’hui Ezzahra)




Mariées de la Révolution, une exposition à l’Institut du Monde Arabe

Quand une photographe chinoise de France s’interroge sur la place des identités traditionnelles dans le monde contemporain, elle finit par se pencher sur le cas de la Tunisie post-révolution. Sous son objectif, des femmes tunisiennes d’aujourd’hui ont revêtu les somptueux costumes de mariage de leurs mères. Et voilà que leur regard, leur attitude, la mise en scène nous parlent du poids des traditions en même temps que de leur richesse et des menaces qui pèsent sur elles.

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Certaines femmes ont pris des poses théâtrales, d’autres paraissent soumises, pensives ou le regard plein de défi… La photographe a prolongé le jeu en inventant un formidable costume de mariage en barbelés et bâches de chantier, typique de notre époque… Et plus loin, un voile intégral noir arborant, à l’emplacement du visage, une petite poupée bédouine – souvenir de la femme tunisienne disparue ? Des photos qui émeuvent et interrogent sur ce qui restera de cet héritage après les bouleversements en cours.

En écho, une vitrine expose d’étonnantes sculptures de tissu et de papier sur le thème du vêtement féminin traditionnel de Tunisie, dues à la Tunisienne Mariem Besbes.

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expo IMA

Exposition “L’envers des corps”  à l’Institut du Monde Arabe à Paris, photographies de Diana Lui et créations textiles de Mariem Besbes (jusqu’au 9 mars 2014).