De Djerba à Tataouine en VTT

La Tunisie c’est beau… à vélo ! Depuis vingt-cinq ans, des passionnés se retrouvent chaque année à Djerba pour faire le Sud tunisien en VTT. Pistes le long de la mer, vieilles mosquées, villages perchés, oasis, ksour abandonnés et descentes vertigineuses… un défi sportif et des paysages plein les yeux !

 

Cela fait vingt-cinq ans que ça dure et l’organisateur du Rando-Raid VTT, Pierre Rossé, n’est pas près d’arrêter : « Le jour où le tourisme tunisien sera à son bon niveau de perception par les Occidentaux, le Sud tunisien deviendra une destination référente pour la marche et le trekking dans tout le bassin méditerranéen. Il y a des spots énormes et les infrastructures sont extraordinaires ! », s’exclame-t-il (voir l’interview ci-dessous).

Pendant une semaine, du 22 au 29 octobre, amateurs et sportifs confirmés se sont retrouvés pour affronter les pistes de Djerba et du Sud tunisien, des collines de Guellala aux vieilles ghorfas de Ksar Haddada.

La manifestation était organisée par l’association Rallye Raid VTT Aventure et le magasin La Cyclerie, avec l’appui de l’hôtel Hari Club Beach Resort Djerba pour l’hébergement, le voyage et la logistique.

 

Départ de l’hôtel Hari Club Beach Resort Djerba : 5 jeunes de l’équipe du Sultanat d’Oman ont participé au raid

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En vidéo : 250 km à VTT par les pistes, de Djerba à Tataouine

raid-VTT-video(images fournies par Rallye Raid VTT Aventure)

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Trois questions à Pierre Rossé, organisateur du Rando-Raid VTT Pierre-VTT

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Racontez-nous comment est né ce raid…

Au départ, il y a mon histoire personnelle avec la Tunisie. En 1976, alors que je pratiquais la compétition de vélo sur route, j’ai eu la chance d’être sélectionné par l’équipe de France pour faire le tour cycliste de la Tunisie. Trois années de suite, j’ai ainsi découvert, un pays, une culture… et l’huile d’olive qui n’était pas du tout connue à l’époque ! C’est ainsi que j’ai noué des amitiés en Tunisie et que j’ai pris l’habitude d’y venir chaque année passer des vacances en famille.

L’année de la guerre du Golfe, j’ai découvert Tozeur car il n’y avait plus d’avion direct pour Djerba depuis Toulouse… J’organisais déjà un stage en Espagne pour mes copains de club, et l’idée de lancer un raid a pris corps grâce à mes amis tunisiens. J’ai découvert un autre pays : le Sud tunisien par les pistes, et j’ai eu le coup de foudre. La première édition est partie en 1992 de l’hôtel Hari Club de Djerba ; aujourd’hui, c’est un retour aux sources avec mes amis.

 

Qui sont les participants ?

Ils viennent de toute la France mais il y a toujours eu des Tunisiens avec nous. En 1992, grâce à un partenaire qui a offert des VTT, cinq cyclistes tunisiens ont participé dont Zemni, Merdassi, Louati qui étaient de grands champions des années 70. Cette année nous avons 5 jeunes de l’équipe du Sultanat d’Oman : ils participent dans quelques jours au championnat arabe de VTT en Tunisie, et font leur stage de préparation avec nous.

Nous avons aussi compris que pour faire venir les gens tous les ans, il fallait proposer un programme pour les épouses : elles font de la marche sur notre circuit et nous faisons les bivouacs ensemble. Le circuit fait entre 200 et 250 km sur une semaine mais il est accessible à tout le monde. Ceux qui viennent pour la première fois ont les yeux comme ça et promettent de revenir l’an prochain !

 

Le Sud tunisien, pourquoi ?

Nous avons toujours fait le Sud tunisien, et nous n’avons pas fait deux éditions identiques depuis vingt-cinq ans. On peut y faire dix fois le parcours de cette année avec la même diversité. Le jour où le tourisme tunisien sera à son bon niveau de perception par les Occidentaux, le Sud tunisien deviendra une destination référente pour la marche et le trekking dans tout le bassin méditerranéen. Il y a des spots énormes et les infrastructures sont extraordinaires !

 

 




Dougga : nos ancêtres les Numides

A l’occasion du 20ème anniversaire de son inscription au Patrimoine mondial, le spécialiste de Dougga Mustapha Khanoussi revient pour nous sur l’importance de ce site qui en dit beaucoup sur l’histoire de notre pays.

A la lumière des découvertes récentes, on apprend comment de vieux citadins autochtones ont adopté le mode de vie romain au point de construire eux-mêmes, au cœur de leur ville, la plupart des monuments de style romain qu’on admire aujourd’hui. Entretien.

 

Qu’est-ce qui a changé depuis vingt ans dans la connaissance que l’on a de Dougga et de son histoire ?

Mustapha Khanoussi Les avancées sur le plan scientifique sont exceptionnelles. La plus importante est qu’on a mis fin à une hypothèse acceptée par toute la communauté scientifique depuis plus d’un siècle, et qui considérait qu’il y avait à l’époque romaine deux ensembles distincts : une ville indigène ancienne en haut du site, et une ville romaine créée ex-nihilo en contrebas. Depuis, la preuve a été apportée qu’en réalité, les deux communautés – anciens habitants numides et nouveaux habitants romains – ont cohabité dans le même espace urbain. Moi-même, en analysant les données disponibles, j’étais déjà arrivé à la conviction que Dougga n’avait jamais été une “ville double”. Ce que les recherches archéologiques n’ont fait que confirmer par la suite. L’avancée la plus spectaculaire a été la redécouverte d’un monument dont les vestiges sont voisins du Capitole, et qu’on avait interprété au début du XXe siècle comme un bassin datant de la première époque romaine. Il s’est révélé être le maqdes – le sanctuaire, en langue sémitique – de Massinissa. Ce que l’ancienne hypothèse empêchait de voir.
De même, on croyait que le mausolée numide [situé plus bas que la supposée“ville romaine”] se trouvait en pleine campagne. Or on a retrouvé des parties de murs préromains à proximité, dans la maison du Trifolium. Le mausolée faisait en réalité partie d’une nécropole située dans la ville numide.

Autre découverte : ce qu’on prenait pour les vestiges de remparts numides avec des tours s’est révélé être un mur de l’Antiquité tardive, tandis que ces “tours” étaient des monuments funéraires numides. Thugga n’a jamais eu de fortifications à l’époque numide.
Les fouilles récentes ont aussi révélé une architecture funéraire numide très variée (mausolées, dolmens, bazinas, sépultures à base quadrangulaire) et une sépulture préhistorique datant du début du IIe millénaire avant J.-C. Le site était donc déjà occupé à l’extrême fin de la Préhistoire.

Peut-on dire que Dougga est le plus important site du Maghreb pour la compréhension de la société romano-africaine ?

Pour moi, oui. C’est en tout cas l’un des plus importants et des mieux documentés. Un texte de Diodore de Sicile mentionne Dougga au temps de l’expédition d’Agathocle en Afrique (fin du IVe siècle avant J.-C.) comme une « “polis” (ville) d’une belle grandeur ». Quand on connaît le peu de considération des Grecs pour les peuples “barbares”, cela dit bien que la Dougga numide était une véritable ville, pas un village ni une bourgade. Quel autre site d’époque punique bénéficie d’un tel témoignage ?
Dougga est aussi le seul site où on a constaté l’utilisation de la langue libyque dans les textes officiels. Je pense pour ma part qu’elle a été le berceau de l’invention de l’alphabet libyque. L’inscription bilingue, en libyque et en punique, du mausolée de Dougga, aujourd’hui exposée au British Museum à Londres, est pour le déchiffrement de l’alphabet libyque l’équivalent de la pierre de Rosette qui a permis de déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens.

Pour moi, avec l’installation des colons romains sous le règne de l’empereur Tibère (14-37 après J.-C.), Dougga a cessé d’être une ville numide à 100%, mais elle n’est jamais devenue une ville romaine à 100% car l’héritage numido-punique est resté très fort : tissu urbain, habitat, murs… Avec le temps, une parure monumentale à la romaine a été mise en place avec la contribution de riches donateurs des deux communautés. Une riche collection d’inscriptions latines nous permet de suivre pas à pas ce phénomène de brassage et de promotion sociale des autochtones. On a le cas de la famille autochtone des Gabinii qui a marqué la topographie du site entre le milieu du Ier siècle après J.-C. et le milieu du IIIe. Une autre famille autochtone, les Marcii, a financé le Capitole et le Théâtre.
Cette histoire a dû exister ailleurs, mais c’est à Dougga qu’elle est la plus visible et la mieux lisible. On la touche presque.

 

Mustapha Khanoussi est Directeur de Recherche en Histoire ancienne et archéologie antique, ancien conservateur du site de Dougga et expert en patrimoine mondial.

 dougga-1Dougga : le mausolée numide.

En haut : le théâtre.




La religion, ça se partage !

A Djerba, des musulmans participent au pèlerinage juif de la Ghriba. Loin d’être marginaux, les lieux de culte partagés sont très répandus en Méditerranée, de la Turquie à l’Egypte, de l’Algérie à la Palestine en passant par la Tunisie…

 

A Djerba, des musulmans participent chaque année au pèlerinage juif de la Ghriba. La synagogue du Kef a été aussi un lieu de culte partagé par les juifs et les musulmans. Loin d’être des cas marginaux, ces histoires reflètent un phénomène très répandu autour de la Méditerranée, de la Turquie à l’Egypte et de l’Algérie à la Palestine en passant par la Tunisie.

“Lieux saints partagés” est le titre d’une passionnante exposition* sur ce sujet. Présentée en 2015 au musée MuCEM de Marseille, elle est actuellement visible au musée du Bardo dans une nouvelle version, complétée par des pièces de grande valeur historique provenant des musées tunisiens. Dans ses deux versions, l’exposition évoque bien sûr des cas de partage impossible, comme dans les Territoires occupés par Israël. Mais on y découvre à quel point il s’agit d’une anomalie, contraire à des pratiques bien ancrées. Non seulement les religions du Livre partagent les mêmes récits et les mêmes prophètes, mais bien souvent leurs fidèles se côtoient dans les mêmes sanctuaires.

Marie, une vénération partagée

La figure de Marie-Mariem, vénérée par les chrétiens comme par les musulmans, est une des principales passerelles entre religions. A Oran, par exemple. L’église de Santa Cruz, dédiée à la Vierge Marie, a été édifiée au 19e siècle pour célébrer la fin d’une terrible épidémie de choléra. Sa fête annuelle connaissait une participation massive de toute la population de la ville, catholiques et musulmans confondus. De nos jours, des pieds-noirs originaires d’Oran ont créé un nouveau sanctuaire à Nîmes, dans le Sud de la France, pour perpétuer ce pèlerinage ; et des musulmans originaires d’Oran y participent également.

Et à Oran même, bien que la porte de la chapelle de la Vierge soit désormais fermée, des musulmans continuent à s’y rendre pour contempler la statue de Marie par une petite lucarne… Les autorités coloniales, qui avaient cru à l’époque utiliser la vénération des musulmans pour Marie-Mariem pour faciliter les conversions, en sont restés pour leurs frais : les Algériens fréquentaient effectivement les lieux qui lui étaient dédiés, sans pour autant changer de religion.

De même, à Jérusalem, l’église du Sépulcre de la Vierge était fréquentée par les musulmans depuis le Moyen Age ; on y trouve même un mihrab. Au Sinaï, des musulmans viennent prier dans la chapelle du Buisson ardent du monastère Sainte-Catherine.

L’exposition est richement illustrée d’images et de textes sacrés mettant en relief les figures à la fois coraniques et bibliques d’Issa-Jésus, Mariem-Marie, Ibrahim-Abraham, Elyas-Elie…

Le Coran bleu : versets évoquant Issa (Jésus) (11e s., musée de Kairouan)
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Saints et pèlerinages

En Tunisie, la synagogue de la Ghriba à Djerba – l’une des plus anciennes du monde – reçoit de nombreux musulmans lors du pèlerinage annuel commémorant Rebbi Meïr et Rebbi Shemun. On a connu autrefois le cas inverse : le mausolée de Sidi Mehrez, saint musulman du Xe-XIe siècle, était aussi fréquenté par les juifs de Tunis avant leur dispersion. Rien d’étonnant à cela puisque Sidi Mehrez, “saint patron” de la capitale, a la réputation d’avoir accordé sa protection aux juifs et de leur avoir attribué un quartier dans les murs de la ville.

En Turquie et dans les Balkans, c’est le personnage énigmatique d’al-Khidr, mentionné par certaines traditions musulmanes, qui est l’objet d’un culte partagé : la population le confond avec la figure chrétienne de saint Georges. C’est ainsi que le monastère grec-orthodoxe de Saint-Georges près d’Istanbul accueille chaque année un grand rassemblement de cent mille pèlerins, musulmans et chrétiens confondus. Il existe même, en Macédoine, une petite église où se déroulent de curieuses célébrations le jour du 6 mai, fête de saint Georges : les chrétiens viennent y prier le matin, puis la gardienne du sanctuaire décroche les icônes orthodoxes et les musulmans s’y prosternent à leur tour.

Quand la religion rassemble…

Culte partagé rime souvent avec générosité. Louis Massignon, traducteur du Coran, a passé sa vie à étudier l’islam tout en étant un chrétien fervent. Il a fondé en 1954, en Bretagne, un pèlerinage dédié à la paix en Algérie qui se référait aux Sept Dormants, un récit commun aux musulmans (sous le nom de Ahl el-Kahf) et aux chrétiens ; ce mythe présente de surcroît une grande ressemblance avec une vieille légende bretonne. Autour de la Méditerranée, il existe plusieurs lieux sacrés commémorant les Sept Dormants et fréquentés par les adeptes des deux religions.

Plus récemment et dans la même lignée, le père jésuite Paolo Dall’Oglio, passionné par l’islam, avait fondé en Syrie une communauté religieuse mixte, chrétienne et musulmane. Il s’est livré à l’Etat Islamique pour obtenir la libération d’otages musulmans ; il n’en est jamais revenu.

Pourquoi les habitants de Lampedusa manifestent-ils une si forte solidarité avec les réfugiés qui échouent, jour après jour, sur leurs plages ? Sans doute parce que leur île a été de tous temps un refuge pour les naufragés. Or depuis le 16e siècle, les marins chrétiens comme musulmans disposaient des offrandes et des vivres à l’intention des naufragés dans une grotte sacrée, qui était dédiée à la fois à Marie et à un saint musulman. Là encore, il y avait une histoire de religion partagée.…

G.M.

 

* Exposition du MuCEM (Marseille) en partenariat avec le musée du Bardo et l’INP. Jusqu’au 12 février 2017.

Photo du haut : image populaire représentant Marie, Syrie
Sauf mention contraire, les illustrations de cet article proviennent de l’exposition de Marseille ou de celle de Tunis.

 

Pèlerinage juif de la Ghriba à Djerba, également fréquenté par des musulmans
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Prêtre orthodoxe et fidèle musulman au monastère Sainte-Catherine au Sinaï

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Sanctuaire musulman de Sidi Mehrez, fréquenté aussi autrefois par les juifs de Tunis

(photo MCM)

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La sourate de Mariem (œuvre contemporaine), statue de la Vierge (19e s.) et statue d’une déesse-mère (musée archéologique de Nabeul)
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Mariem-Marie et l’ange Jibril-Gabriel : récit de l’Annonciation dans le Coran (à gauche) et dans l’Evangile (à droite), icône libanaise du 21e siècle
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Mosquée de Chenini, un des lieux où est commémoré le mythe musulman et chrétien des Sept Dormants/Ahl el-Kahf
(photo MCM)
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L’ascension d’Elie (Elyas) dans un char tiré par des chevaux, bas-relief découvert à Sbeïtla
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Symboles sur des fibules du Sud tunisien

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Symboles sur des lampes chrétiennes antiques
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Culturas, un musée sous la mer

Des sites archéologiques sous-marins de Tunisie sont en cours d’aménagement pour être visités par les plongeurs amateurs. Un projet né d’une coopération tuniso-sicilienne.

 

Bientôt, on pourra se promener au fond de la mer au milieu d’objets antiques, et lire les informations concernant chaque pièce sur une étiquette, comme dans n’importe quel musée. A condition, bien sûr, d’être initié à la plongée sous-marine.

Culturas est le nom de ce projet innovant qui permettra de mettre des sites archéologiques sous-marins à la portée du public. Déjà, au large de Raf-Raf, des objets antiques reposant au fond de la mer ont été recensés, nettoyés de leur gangue d’algues et d’organismes marins, et enfin étiquetés pour être intégrés dans un parcours. Le même sort attend d’autres sites sous-marins face à Tabarka et à Kerkouane.

Occupant une position centrale en Méditerranée, la Tunisie est entourée d’épaves de toutes les époques – la plus fameuse étant celle de Mahdia, dont la cargaison de pièces d’art hellénique est exposée au musée du Bardo. Cargaisons de navires ayant sombré, ou parties de cités antiques recouvertes par la montée du niveau de la mer, forment un véritable musée sous-marin tout le long des côtes tunisiennes.

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Culturas est l’acronyme de “Culture et tourisme actif et soutenable”. Le projet s’inscrit dans le programme de coopération tuniso-italienne, et plus particulièrement avec la région Sicile. Côté tunisien, l’ONTT et l’INP en sont partenaires.

Le but de ce projet est d’associer la valorisation du patrimoine archéologique à un tourisme durable à travers des activités sportives. Ainsi, outre la plongée sous-marine, le cyclotourisme sera concerné puisque des itinéraires de découverte en vélo de sites archéologiques sont aussi en préparation. L’ambition est d’aboutir à des parcours transfrontaliers : la province de Trapani en Sicile (qui appartenait autrefois à l’empire de Carthage) fait aussi partie des zones pilotes pour ce projet.

Photos : Slim Mdimegh




il flottera toujours…




Bardo sans frontières…

L’exposition événement “Carthago”, aux Pays-Bas, est l’occasion d’une alliance intelligente entre culture et promotion du tourisme. Une exposition qui regroupe quelques pièces maîtresses des musées tunisiens, et une réponse à ceux qui s’en prennent au musée du Bardo : aujourd’hui, le Bardo est partout.

 

Il est réconfortant, par les temps qui courent, de voir les plus belles pièces des musées de Carthage et du Bardo traitées avec égards et mises à l’honneur dans une exposition prestigieuse comme celle qui se tient depuis le 27 novembre dernier au musée des Antiquités de la ville de Leyde, aux Pays-Bas.

L’événement a choisi pour emblème la curieuse statue de déesse punique à tête de lion qui trône d’habitude à l’étage de la nouvelle aile du musée du Bardo, au-dessus du hall. Baal Hamon assis sur son trône, un sarcophage sculpté dans le style grec, un masque carthaginois, une cuirasse de bronze doré, des statuettes provenant de l’épave de Mahdia… Toutes ces œuvres qui font la fierté des musées tunisiens ont été prêtées au musée Rijksmuseum van Oudheden, où elles sont allées rejoindre d’autres pièces provenant du Louvre et du British Museum. Le musée hollandais possède aussi ses propres œuvres provenant de Carthage et Utique (“collection Humbert”), notamment des statues romaines achetées autrefois au Bey Hamouda Pacha. Une exposition qui confirme l’aura des collections de nos musées et leur valeur universelle, rendue possible grâce à la concertation avec l’ambassadeur de Tunisie aux Pays-Bas, Karim Ben Bécheur.

Femmes, culture, thalasso et vins tunisiens

Cette exposition grandiose a donné l’idée à Zeïneb Zouaoui, directrice de l’ONTT à La Haye, d’y organiser une action originale alliant femmes, culture, thalasso et dégustation de vins tunisiens. En effet, une “Lady’s Night” se tiendra dans le musée le 17 avril pour 450 visiteuses seniors. Trois hôtels (Royal Thalassa Monastir, Alhambra Yasmine Hammamet et Radisson Blu Hammamet) disposeront d’un espace et d’écrans géants pour promouvoir leur offre de thalassothérapie. Des TO néerlandais spécialisés (wellness et culture) participeront à la soirée, qui se terminera par une présentation de vins par un sommelier.

L’ONTT La Haye a d’ailleurs accompagné l’exposition depuis le début. Il a participé à l’importante campagne d’affichage pour l’événement, fait sa promotion dans les salons touristiques, organisé une journée spéciale lors de l’ouverture, avec un village artisanal et un concert lyrique, et enfin un voyage de presse sur l’archéologie en octobre dernier.

L’exposition sera clôturée le 10 mai avec un défilé de mode de caftans traditionnels et modernes.

 

Les préparatifs et l’inauguration

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Photos : ONTT La Haye

 







Klee, Macke et Moilliet au Bardo : une première

Des œuvres originales des trois peintres sont exposées au Bardo pour célébrer leur célèbre voyage en Tunisie en 1914. Une première tunisienne, africaine et arabe.

 

Jamais des originaux de peintres de l’envergure de Paul Klee et ses compagnons n’avaient jusqu’à présent été exposés en Tunisie. Il y a une bonne raison à cela : leur valeur est telle que leurs propriétaires, musées ou particuliers, exigent pour les prêter des conditions draconiennes (transport, sécurité, température, humidité…). Le montant des assurances à lui seul se chiffre en millions d’euros. C’est donc un exploit qui vient d’être accompli en réunissant en Tunisie trente-deux œuvres des trois peintres dont le voyage en Tunisie, célébré cette année, est devenu mythique.

Un précédent historique

L’exposition au musée du Bardo, du 28 novembre au 14 février, constitue donc un précédent, et on peut espérer que sa réussite ouvrira la voie à d’autres expositions d’œuvres d’art. A l’avenir, les responsables de collections hésiteront moins à confier leurs œuvres au musée du Bardo, pour le plus grand bonheur des amateurs d’art tunisiens comme des visiteurs étrangers.

Cette exposition fournit au public tunisien une occasion historique de voir les œuvres dans leurs couleurs réelles, et de percevoir toutes les nuances et le rendu de la lumière tels que les ont voulus les artistes – des couleurs et une lumière qui, justement, leur avaient fait une si forte impression lorsqu’ils ont découvert la Tunisie.

 

L’exposition a nécessité un aménagement spécial de la superbe Salle de Sousse du Bardo, avec climatisation et lumière contrôlée.

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Recherches artistiques dans la lumière de Tunisie

Financée essentiellement par l’Allemagne, l’exposition est née de la rencontre de deux projets, celui du Goethe-Institut et celui du galeriste, feu Hamadi Cherif, pour célébrer le centenaire du Voyage en Tunisie. De dimension modeste – sa commissaire la compare à de la « musique de chambre » – elle réunit surtout des esquisses, dessins et aquarelles de petite taille. On n’y voit aucun des tableaux les plus célèbres réalisés en Tunisie (le Café des Nattes par August Macke, Kairouan peint par Paul Klee…) faute d’avoir pu convaincre les musées concernés de les prêter. Cependant, intelligemment conçue, elle parvient à nous replonger dans une histoire unique, celle de trois peintres confrontant leurs recherches artistiques à la découverte d’un pays entièrement nouveau, à la qualité de sa lumière comme aux formes épurées de son architecture.

La proximité entre les trois peintres est mise en évidence. Si Klee est devenu plus tard un des plus grands peintres du 20e siècle, à l’époque de la “Tunisreise” il se cherchait encore. Lui et ses amis ont travaillé ensemble, échangé leurs idées et leurs conceptions théoriques sur la peinture. Tous trois ont peint le même genre de surfaces colorées à la limite de l’abstraction, de formes géométriques inspirées de l’architecture qu’ils avaient sous les yeux – et jusqu’aux silhouettes de chameaux aux pattes filiformes semés dans certains tableaux.

Louis Moilliet, le “troisième homme” du voyage, moins connu que Klee et Macke, est largement représenté dans l’exposition. On y découvre ses premiers contacts avec la Tunisie, dès 1910, et les aquarelles qu’il ne cessa de peindre des années durant au cours de nombreux voyages en Tunisie puis au Maroc. Des visions fugaces et presque abstraites de paysages vibrants de lumière.

Un croquis signé Picasso

De Paul Klee, on verra une œuvre de grande valeur, une lithographie de 1925 intitulée “La cantatrice de l’Opéra Comique”. Un prêt que la commissaire est fière d’avoir obtenu, sans rapport évident avec la Tunisie, mais qu’elle présente comme son « coup de cœur » : un peu comme rappel de la vie culturelle de l’époque au Théâtre Municipal de Tunis, et un peu à cause de ses couleurs qui font écho aux belles mosaïques de la Salle de Sousse… Autre curiosité, un croquis de Klee qui témoigne des discussions théoriques entre les trois artistes : réalisé dans le style cubiste et adressé à Moilliet, il est ironiquement signé “Picasso” !

Enfin, de Macke, plusieurs dessins et un petit tableau peint à son retour de Tunisie : un “Marchand de bijoux turc” représenté dans un scintillement de couleurs vives évoquant une miniature persane.

GM

Lire aussi “Paul Klee, un peintre qui nous ressemble”. 

Louis Moilliet, “Dans une localité tunisienne” (1921).klee-bardo-9

 

Paul Klee, “La cantatrice de l’Opéra Comique” (1925).klee-bardo-10

 

Paul Klee, “Maisons rouges et jaunes à Tunis” (1914).klee-bardo-5

 

August Macke, “Marchand de bijoux turc” (1914).klee-bardo-8

 

Louis Moilliet, “Ville en Maroc” (1923).klee-bardo-11

 

La directrice du Goethe Institut, principal organisateur de l’événement, et la Commissaire de l’exposition. A droite, le fils du peintre Louis Moilliet était présent à l’inauguration.klee-bardo-1

L’inauguration de l’exposition avec le directeur du musée du Bardo, Moncef Ben Moussa (à g.), et le ministre de la Culture Mourad Sakli (au centre) en compagnie des organisatrices allemandes.klee-bardo-2

Des panneaux informatifs retracent le parcours des trois peintres.klee-bardo-4




DJERBAHOOD : Erriadh, capitale mondiale du Street Art

Un projet qui suscite l’enthousiasme des médias internationaux, du New York Times à la chaîne Arte…

Le galeriste parisien Mehdi Ben Cheikh peut dire qu’il est en train de réussir son pari : créer à Djerba un musée idéal du Street Art – un projet gigantesque, et une première mondiale. Depuis juin dernier, plus de 100 artistes venus du Chili, des Etats-Unis, du Japon, d’Afrique du Sud ou encore d’Arabie Saoudite se succèdent pour peindre fresques et graffiti sur les murs du village d’Erriadh.

En attendant son inauguration officielle le 20 septembre, le village métamorphosé attire déjà les curieux. Et, surtout, des journalistes du monde entier. Au 31 août, Mehdi Ben Cheikh se réjouissait de compter déjà 400 articles dans la presse internationale consacrés à son projet baptisé Djerbahood. « On s’est donné pour objectif d’atteindre les mille articles », confie-t-il. Déjà, l’événement a été relayé par le New York Times, Télé Matin et bientôt Le Monde, la chaîne Arte…

En haut : œuvre de Liliwenn (France).
Mehdi Ben Cheikh, organisateur du projet Djerbahood. A droite, œuvre d’Ethos (Brésil).

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Fondateur d’Itinerrance, une des rares galeries d’art consacrées au Street Art, Mehdi Ben Cheikh s’est acquis l’an dernier une renommée mondiale en organisant la “Tour Paris 13” : une tour, vouée à la démolition, entièrement couverte de fresques et de graffiti et qui a accueilli plus de 30 000 visiteurs en un mois. Outre la renommée mondiale, il en a tiré un énorme carnet d’adresses parmi les journalistes.

« Après la Tour 13, tout le monde s’attendait à ce que je fasse une autre tour et j’ai reçu d’innombrables propositions. Mais cela ne m’intéressait pas de refaire la même chose. Le concept de Djerbahood me permet de transiter toute cette publicité sur la Tunisie. De plus, c’est hyper intéressant pour les artistes car ils interviennent sur une architecture inhabituelle : des voûtes, des coupoles… », raconte-t-il.

Pour mener à bien son projet, il a pu compter dès le début sur le soutien de l’ambassadeur de Tunisie en France, Adel Fekih : « C’est lui qui m’a toujours sauvé ! », dit-il. Quelques mécènes privés tunisiens ont aussi apporté une précieuse aide financière et logistique. Le plus dur à convaincre aura été le ministère du Tourisme, qui a fini par promettre une enveloppe de 120 000 dinars.

 

Un parcours où les œuvres se fondent dans leur environnement… 
Ci-dessous, Awel Diaz (Porto Rico), Swoon (USA)…djerbahood3…et à droite : Roa (Belgique), un “hors-piste” dans les ruines de Ksar Ben Ayed, à quelques kilomètres d’Erriadh.

 

« Il faut comprendre qu’on est en train d’innover : une exposition permanente à cette échelle, ça n’a jamais été fait », s’enthousiasme Mehdi Ben Cheikh. Le Street Art est aujourd’hui un mouvement artistique à part entière, passé de la marginalité à la respectabilité. C’est ainsi qu’un des participants à Djerbahood, le Tuniso-Français eL Seed, a déjà décoré un mur de l’Institut du Monde Arabe à Paris, des foulards et des valises pour Louis Vuitton…

Ce mouvement soulève aussi un énorme intérêt médiatique. De plus, « chaque artiste compte 100 000 à 1 million de fans » sur les réseaux sociaux, insiste Mehdi Ben Cheikh. Et justement, les artistes participant au projet ont été conquis par l’expérience. Certains ont fait 27 heures de voyage pour passer quelques jours à Djerba, et tous ont trouvé « géniaux » le pays et ses habitants.

L’artiste eL Seed au travail sous le regard des enfants d’Erriadh.el-seed

Si on associe parfois le graffiti au vandalisme, le projet Djerbahood, au contraire, est très organisé. Munis d’une autorisation émanant du ministère du Tourisme, les organisateurs ont requis l’accord de la municipalité et de chacun des propriétaires avant de confier à chaque artiste un ou plusieurs murs, en fonction d’une logique d’ensemble. Ils imprimeront des plans pour les visiteurs, et disposeront des éclairages pour créer une animation la nuit. Cela encouragera l’installation de restaurants, de cafés… « comme en Espagne ou en Italie, où on trouve une animation nocturne formidable dans certaines petites villes loin de la mer », rêve Mehdi Ben Cheikh.

Quel sera l’avenir de Djerbahood ? « S’il y a la volonté du côté tunisien, on continuera à envoyer régulièrement des artistes », promet son organisateur. Une petite structure sur place s’occupera de gérer l’hébergement, d’attribuer les emplacements… Les œuvres seront protégées par un vernis. Elles pourront durer, comme elles pourront être détruites et remplacées par d’autres…

Le Street Art est par nature un art de l’éphémère. Mais si les Tunisiens le souhaitent, Djerba restera inscrite à jamais dans l’histoire de ce mouvement actuellement sous le feu des projecteurs du monde entier.

 

Lire aussi : Djerbahood, la magie a opéré

 

Effet boule de neige : le peintre Tahar Mguedmini,  venu “en voisin”, s’est joint au mouvement de Djerbahood avec deux œuvres réalisées incognito.tahar-mguedmini




Malte et la Tunisie, histoires croisées

Entre Malte et la Tunisie il y a la langue, l’histoire, Darghouth, les cochers, les maqroudhs, la sœur d’Elyssa…

Ne dites plus « Malta hnina, khobs wa sardina ». Les Maltais ne vivent plus dans la pauvreté, et tirent des revenus conséquents du transport maritime, des casinos en ligne, des services bancaires et… du tourisme, domaine dans lequel ils nous font concurrence.

Mais c’est bien la misère qui les a conduits jadis à s’installer par milliers en Tunisie. Cochers, éleveurs de chevaux de course, maçons, tonneliers, tenanciers de bars, pêcheurs ou chauffeurs de taxi… il fut un temps où les Maltais faisaient partie du paysage, que ce soit à Tunis, Sfax, Nabeul ou Djerba. Au 19e siècle, ils représentaient plus de la moitié des chrétiens installés en Tunisie, et jusqu’aux trois quarts dans certaines villes du littoral. Des chrétiens qui se mêlaient facilement aux Tunisiens grâce à leur proximité linguistique. Car la langue maltaise est à l’origine un dialecte arabe, et plus précisément tunisien.

 

La langue maltaise, héritage tunisien

Petit archipel rocheux (316 km2 au total, moins que Djerba !) perdu au milieu de la mer quelque part au sud de la Sicile, Malte a été conquise par les Arabes de Tunisie peu après cette dernière, en 870. Passant du règne aghlabide à celui des Fatimides, puis sous la domination des Normands tolérants et ouverts à la civilisation arabe, elle restait encore majoritairement musulmane lorsque Malte a été rattachée, avec la Sicile, au Saint Empire Romain Germanique. Jusqu’à ce que les derniers musulmans soient forcés à la conversion ou à l’exil, au milieu du 13e siècle.

De ce passé musulman, Malte n’a gardé quasiment aucune trace matérielle, si ce n’est quelques pierres tombales. Elle est aujourd’hui un des pays les plus catholiques d’Europe.  Mais elle a conservé un héritage immatériel de ses conquérants du 9e siècle : la langue. Un dialecte arabe, plus précisément tunisien, transcrit en lettres latines, et dont la prononciation a évolué au fil des siècles tout en s’enrichissant de nombreux mots italiens et anglais (car Malte a été britannique pendant un siècle et demi). Le maltais est donc un cas unique au monde : une langue sémitique écrite en caractères latins, et un dialecte arabe promu au rang de langue officielle.

1. Vu dans le village de Kercem. De l’arabe tunisien, 
le maltais a conservé la grammaire et même les noms 
des jours (“gimgha”= jemaâ) et des mois (“awissu”).

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2. Une notice sur la Malte préhistorique, au musée archéologique
de La Valette, qu’on pourrait retranscrire ainsi :
« Er-rabta beyn el bni-adam wal “animali” hiya “complessa” wa “affascinanti”… »

Ci-dessous, en prononciation approximative (à noter : le X se prononce “ch” et le G se prononce “j”) :
1. « Khrouj mhouch “permess” ». 2. « Naddhaf wara l-“pet” taâk ». 3. « Tarmich barra »

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Des noms et des lieux

A Malte, les noms des villes sont presque tous d’origine arabe, à commencer par l’ancienne capitale Lmdina – aujourd’hui une ville-musée – et son ancien faubourg Rabat. La ville principale de Gozo, la deuxième île de l’archipel, s’étend au pied d’une citadelle et s’appelle aussi Rabat ; c’est du moins ainsi que la nomment couramment les Maltais, car son nom officiel est aujourd’hui Victoria, en l’honneur de la reine d’Angleterre.
Impossible de citer tous les autres noms de lieux d’origine arabe : Sliema (Slama), Iz-Zejtun (Zeitoun), Ghajn Tuffieha (Aïn Touffaha), In-Nadur, Il-Mellieha, Il-Qala ta’ San Niklaw…

Et les noms des îles elles-mêmes ? La deuxième île de l’archipel, Gozo, était connue dans l’Antiquité sous le nom de Gaulos, puis Gaudos ; les Maltais l’appellent toujours Ghawdex. La troisième, Comino, a pour nom maltais  Kemmuna : souvenir d’une ancienne spécialité de l’archipel maltais ? Au Moyen Âge, le cumin était, avec le coton, une de ses principales productions.

Quant au nom de Malte elle-même, il vient de Melita, son nom antique. Selon certains, ce nom dériverait du latin mel (miel). Et il est vrai que Malte est aujourd’hui réputée pour son miel. L’importance de l’apiculture sur l’archipel était déjà signalée au Moyen Âge par Al-Himyari et Al-Idrissi – on peut même voir à Xemxija (prononcer “chemchiya”) une ruche ancienne formée d’un grand nombre de niches creusées dans le roc.
Mais selon d’autres, le mot Melita aurait pour origine le phénicien mlt (halte, refuge)… En effet, Malte était appréciée tout au long de l’histoire pour ses ports naturels bien abrités. Et c’est le Grec Diodore de Sicile qui, le premier, a mentionné Melita comme une fondation phénicienne et un refuge sûr pour leurs bateaux ; elle était déjà à cette époque sous domination romaine.

Diaporama : Balcons fermés, toits en terrasses, volutes en fer forgé, maisons tournées vers l’intérieur…
les villes maltaises ont conservé l’allure des anciennes médinas…

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1. Cette pierre tombale d’une certaine Maimouna, entièrement calligraphiée en caractères coufiques et datée de 1174, aurait été découverte à Gozo (12e s.). 2. Bas-relief (musée de la Valette).
3. Des pierres tombales découvertes à Rabat (11e s.).
 

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Dans l’orbite de Carthage

Les auteurs anciens racontent qu’un roi de Malte appelé Battus était en bons termes avec la reine Elyssa de Carthage ; et que lorsque celle-ci mourut en se jetant dans un brasier, sa sœur Anna trouva refuge à Malte auprès de ce roi. En réalité, c’est bien comme colonie phénicienne que Malte apparaît dans l’histoire écrite. Diodore de Sicile, le premier, mentionne les îles de Malte et Gozo. Elles offraient aux commerçants phéniciens une escale idéale sur la route de Carthage, Djerba ou Motyé, à bonne distance de la Sicile orientale alors colonisée par les Grecs. C’est ainsi que Malte est passée plus tard dans l’orbite de Carthage, avant de se soumettre à la domination romaine.

Curieusement, ces grandes civilisations n’ont pas laissé beaucoup de vestiges sur Malte. En revanche, le pays s’enorgueillit d’avoir conservé les plus vieux temples mégalithiques du monde, témoignage d’une civilisation préhistorique qui a laissé aussi d’étonnantes sculptures. Des vestiges qui permettent à Malte de proclamer ses « 7000 ans d’histoire ».

Diaporama : Malte aux temps anciens.
1. La statue préhistorique surnommée “The Sleeping Lady” – en maltais “Il-Mara Rieqda”. 2. Un sarcophage phénicien en terre cuite. 3. Une urne funéraire en verre de l’époque romaine.

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Ci-dessous : les mosaïques de la villa Domus Romana, à Rabat, sont d’une grande finesse.

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Djerba, Kerkennah, Malte… histoires d’îles

Malte a beaucoup en commun avec les grandes îles tunisiennes, à commencer par son nom antique, Melita, qu’on retrouve dans nos deux Mellita de Djerba et de Kerkennah. Mais aussi dans d’autres îles de Méditerranée comme Mljet (ou Meleda) en Croatie.

L’histoire médiévale de ces îles s’est souvent croisée. Malte et Djerba ont longtemps traîné une réputation de “repaires de pirates”. C’est sous ce prétexte qu’en 1135, le roi normand Roger II de Sicile envahissait Djerba – début de la conquête de toute la côte d’Ifriqiya, qui sera perdue par son successeur. En 1284, les Aragonais, qui viennent de conquérir Malte, envahissent et pillent Djerba ; ils n’y resteront qu’une cinquantaine d’années.
Au 15e siècle, les Maltais sont à nouveau sous la menace des “Sarrazins” qui emmènent en captivité un grand nombre d’habitants, dont l’évêque de Malte. En représailles, Kerkennah est pillée par les Aragonais, et 3000 de ses habitants faits prisonniers.
Puis c’est le sultan hafside Abu Faris qui lance 70 bateaux et 18 000 hommes pour dévaster Malte, faisant à son tour plusieurs milliers de prisonniers. Les îles resteront ainsi, de longs siècles encore, l’enjeu de combats entre puissances rivales, Aragonais contre Hafsides, puis Espagnols contre Ottomans.

Au début du 19e siècle, quand la pauvreté et l’explosion démographique poussèrent nombre de Maltais à l’exil, ils choisirent d’abord Ghar El Melah (Porto Farina) et Djerba. Dans un premier temps, pour s’y livrer à la piraterie et à la contrebande, puis, plus paisiblement, à l’agriculture et à la pêche aux éponges.
A Djerba, les Maltais, quatre fois plus nombreux que les autres Européens, se regroupaient autour du Fondouk al-Malti. C’est eux qui ont bâti l’église de Houmt-Souk, en 1857, dans le style baroque de leurs propres églises.

A Malte (comme à Djerba) l’eau est rare et précieuse – au point qu’on a recours aujourd’hui au dessalement de l’eau de mer. Et dans les fermes traditionnelles appelées razzett, les chambres en étage sont appelées ghorfas – comme dans les menzels de Djerba.

1. Le fort Ghazi Mustapha de Djerba : Malte et Djerba ont toutes deux été
de grandes bases de corsaires.

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 2. L’église de Houmt-Souk, construite en 1857
par la communauté maltaise de Djerba.

 

Pirates, corsaires et batailles navales

S’il est un domaine où Maltais et Tunisiens se sont longtemps disputé la première place, c’est celui de la piraterie et de la “course” – cette sorte de “guerre économique” pratiquée par les corsaires qui, avec l’aval de leur gouvernement, pillaient les villes et les navires de commerce ennemis.
Dès le Moyen Âge, des “pirates barbaresques” sévissaient aux abords de Malte qui devint une base de corsaires, tandis que les Hafsides encourageaient les premiers corsaires musulmans.

Mais ce sont les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean qui ont fait de la course une véritable industrie. Fondé à Jérusalem au temps des Croisades, cet ordre, après des exils successifs, avait obtenu des Espagnols la souveraineté sur Malte (et, en prime, sur la ville de Tripoli) en 1530. Face au manque de ressources de leur nouvelle patrie, se posant en défenseurs de la Chrétienté, les Chevaliers ont fait de la course la première activité économique de l’île. Et participaient aussi aux expéditions espagnoles contre la Tunisie.
En face, les Ottomans prenaient à leur service les plus redoutables corsaires de Tunisie, et à leur tête Kheireddine Barberousse et Darghouth (Dragut). Darghouth, le héros de deux batailles navales mémorables à Djerba contre la flotte espagnole, est détesté des Maltais : en 1551, il a repris Tripoli à l’Ordre de Saint-Jean, et massacré la population de Gozo. Or c’est à Gozo, justement, que le corsaire tunisien devait mourir quelques années plus tard et être enterré. Il participait au Grand Siège de Malte pour le sultan Soliman, en 1565 ; un long siège repoussé par un certain Jean Parisot de la Valette. Ce Grand Maître de l’Ordre de Malte est le fondateur de l’actuelle capitale à laquelle il a donné son nom.

A Malte comme à Tunis, la course fera rage encore deux siècles, générant un énorme commerce d’êtres humains : prisonniers libérés contre rançon, ou vendus comme esclaves. C’est ainsi qu’au début du 18e siècle, Malte comptait dix mille prisonniers algériens et tunisiens. Tandis qu’à Tunis, les esclaves chrétiens se comptaient aussi par milliers – parmi lesquels sans doute bon nombre de Maltais…

 

Des chevaux et des hommes

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Les Maltais aiment les chevaux. Ceux qui ont émigré en Tunisie au long du 19e siècle et leurs descendants étaient bien connus comme conducteurs de calèches. A Tunis, leur quartier de prédilection était Bab El Khadhra et les écuries y étaient nombreuses. Claude Rizzo raconte, dans son roman “Le Maltais de Bab El Khadra”, que l’écurie familiale était attenante à l’immeuble d’habitation et qu’elle servait même à accueillir les fêtes de mariage ou de baptême.
A Malte, les calèches sont toujours présentes dans toutes les villes. Et en hiver, des courses de chevaux ont lieu tous les dimanches à l’hippodrome de Marsa, près de la Valette.

Mais les Maltais ont une autre passion : les oiseaux en cage, auxquels est dédié un marché qui se tient à la Valette tous les dimanches matins.

 

Itinéraires maltais en Tunisie

C’est au début du 19e siècle que la surpopulation, les épidémies et les difficultés économiques ont poussé les Maltais par milliers sur les routes de l’exil. Dans les années 1840, 20 000 Maltais vivaient en Algérie, en Tunisie, à Tripoli, en Egypte, en Grèce ou à Istanbul. Changeant de pays souvent, et dans leur grande majorité, retournant finir leurs jours à Malte.

En Tunisie, ils étaient 6 à 7000 vers 1840, contre environ 4000 Italiens et 250 Grecs. On en comptait 12 000 vers la fin du siècle. Selon les observateurs de l’époque, ils travaillaient souvent avec les Tunisiens, pêchant aux mêmes endroits, se livrant à des petits commerces, servant d’intermédiaire avec les autres Européens grâce à leur faciliter à parler l’arabe. Des gens modestes le plus souvent, petits artisans et commerçants, pêcheurs, sans oublier les inévitables conducteurs de calèches. Des petits éleveurs aussi : les premiers immigrés sont venus avec leurs chèvres, bonnes productrices de lait.

Sous le Protectorat, ils disparaissaient des statistiques après s’être vu octroyer la nationalité française en 1921. De Tunis à Djerba en passant par le cap Bon et Sfax, on trouvait les familles Micallef, Zammit, Vella, Zarb, Fenech, Xuereb, Cacchia, Muniglia, Spiteri, Vitale, Lupo, Ellul, Gutilla, Montalano, Phillipi, Abelto, Bastianini, Borg, Debono, Barbara, Bartolo, Damato, Farrugia, Gili, Briffa, Caruana… Quelques-uns réussirent à s’élever dans la société en devenant médecins, avocats, négociants… Ainsi, J. G. Ellul, architecte de la Villa Boublil en style Art Déco à Tunis-Belvédère, était le petit-fils d’un immigré maltais.

 

Délices de Malte

malte4Les gâteaux les plus célèbres de Malte sont les Imqaret (prononcer im’aret), pluriel de Maqrut. De vrais maqroudhs coupés en losange, fourrés à la pâte de dattes et frits dans l’huile ou, de nos jours, cuits au four pour être plus légers. Seules différences, la pâte à base de farine et non de semoule, et le parfum (zeste d’orange et anisette ou cannelle). Au goût, ce gâteau ressemble au kaak de Kélibia et Menzel Temime.
Les Maltais ont aussi leur propre kaak bil-assel, qu’ils écrivent Qagħaq tal-Għasel ; un gâteau en forme de couronne, non pas au miel, mais fourré d’une pâte de semoule cuite dans de la mélasse noire.

Plus léger que tous ces gâteaux, on pourra préférer déguster la petite poire “bambinella” : exportée avec succès au Royaume-Uni, elle est identique à notre poire ambri. Malte et la Tunisie sont les deux seuls pays à la produire.

 

Les clefs de la réussite ?

Il y a sans doute peu de pays plus mal pourvus par la nature que Malte. Minuscule, aride, rocheux, dépourvu de bonnes terres cultivables, et éloigné de tout – sauf de la Sicile dont il dépendait jadis – l’archipel n’avait pas beaucoup de choix pour survivre au cours de son histoire. Guère étonnant qu’il ait été souvent un repaire de pirates et de contrebandiers. Cependant les Chevaliers de l’Ordre de Malte ont trouvé des moyens ingénieux pour développer leur économie. A partir du 17e siècle, ils offraient aux équipages des navires de commerce des soins gratuits dans leur immense hôpital (une vocation de l’Ordre depuis sa fondation à Jérusalem) en même temps que des entrepôts pour stocker leurs marchandises avec des prix de magasinage très avantageux. Ce qui a fait de l’archipel un carrefour du commerce entre l’Orient et l’Occident.

De nos jours aussi, Malte joue des cartes originales pour porter son économie : plateforme logistique pour le commerce maritime, pavillons de complaisance, régime fiscal avantageux… et dans le tourisme, des niches comme la plongée sous-marine, la plaisance et les séjours linguistiques. Un exemple à méditer…