Et si on se disait la vérité...

C’est ainsi que « la saison est prometteuse » et que « la croissance est à deux chiffres ». Oubliés, les agences de voyages au bord de la faillite, les hôtels incapables de payer leurs factures d’électricité, les pertes de 2011 non encore épongées, l’incertitude qui plane encore sur la haute saison… Tout cela est évacué pour laisser place à la célébration des « efforts consentis et de la sage politique suivie ». On a même, comme au bon vieux temps, fait appel à l’OMT pour une conférence bidon sur l’avenir du tourisme en Méditerranée… à défaut d’en organiser une sur l’avenir du tourisme en Tunisie.
La vérité est que la vanité de nos décideurs nous perdra. La vérité est que cet hiver, la Tunisie a plus profité de la chute de l’Egypte (dont c’est la haute saison) et de prix d’hiver bien bas, qu’elle n’a eu de mérite à séduire la clientèle. La vérité est que le peu de résultats que nous réalisons, nous le devons surtout à quelques groupes et entreprises qui agissent pour cela dans leur coin. La vérité est que notre tourisme peine depuis déjà une vingtaine d’années à tenir son rang parmi les destinations méditerranéennes, malgré les nombreux atouts de notre pays, la richesse de son patrimoine et la diversité de ses paysages. Le paradoxe tunisien est d’avoir une bonne destination, et pourtant un tourisme malade avec des entreprises endettées. La vérité est que nos atouts naturels et culturels ne peuvent plus compenser à eux seuls notre incapacité à définir une stratégie et à organiser le secteur et ses intervenants. En un mot, notre tourisme est malade de ses structures.
Comme on peut le constater tous les jours, nous avons une administration et des professionnels plus préoccupés par leurs querelles de clochers (faut-il dire « de minarets » ?) que par la mise en place d’une stratégie qui n’est jamais venue. Organisations professionnelles et administration perdent chaque jour un peu plus de leur crédibilité. Dernière illustration de cette défaillance de nos structures : la mini feuille de route, censée guider le secteur pour deux ans, tarde à sortir pour des considérations d’ordre protocolaires. Entre-temps, et en ce début du mois d’avril, soit 100 jours après l’arrivée du nouveau gouvernement, les urgences du secteur sont déjà ailleurs. La seule feuille de route valable pour les mois à venir est celle qui lèvera les deux hypothèques pesant lourdement sur notre tourisme et menacent de l’achever, à savoir :
– les manifestations salafistes devenues quasi quotidiennes. Nous leur devons la une des journaux et des télés européennes, et elles anéantissent les millions dépensés ces deux derniers mois en publicité et en invitation de journalistes. La dernière en date s’est déroulée le dimanche 25 mars, des incultes munis de haut-parleurs y ont appelé à l’assassinat et au racisme devant le siège même du ministère de l’Intérieur ;
– l’endettement hôtelier et son corollaire, l’assainissement du parc hôtelier tunisien. On parle de plus de 100 hôtels “carbonisés” et donc irrécupérables, et d’un bon tiers en mal d’entretien et de rénovation, qui tirent chaque jour la destination vers le bas. On se demande pourquoi nous sommes si discrets sur les missions qu’effectue en Tunisie la Banque Mondiale à ce sujet.
Ce n’est qu’une fois ces deux abcès crevés, nettoyés et traités que nous pourrons nous attaquer à nos autres défaillances. Autrement, nous continuerons à palabrer.




Le FODEC n’est pas fait pour soutenir Tunisair

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Que pensez-vous de ce qui se dit et se fait dans le tourisme aujourd’hui ?

Jalel Bouricha
Je n’en pense pas du bien puisque les résultats sont absents. L’un des maux du secteur est que l’administration continue de décider pour nous.

Pourtant, les chiffres publiés indiquent une amélioration des résultats.

J. Bouricha
Les résultats ne se jugent pas sur un mois ou un trimestre. Nous, dirigeants d’entreprises, avons besoin de juger la portée des actions sur le long terme, ou du moins sur une année ou deux.

L’administration est, semble-t-il, sur le point d’annoncer un tel plan d’action sur deux ans…

J. Bouricha
Justement, l’administration va sortir un tel plan sans nous consulter et sans débattre avec nous de son contenu. Ce que l’administration appelle « consultation des professionnels » se résume à une lettre qui nous a été envoyée la semaine dernière (mi-mars, ndlr) nous présentant le programme d’actions décidé pour 2012 ; est-ce cela le partenariat avec les professionnels dont on parle ? Autre exemple, le président de notre Fédération a été amené à signer une convention de soutien de l’aérien, qui ne soutenait en fait que Tunisair et accessoirement Nouvelair. On utilise donc notre argent du FODEC pour soutenir Tunisair, alors que l’objet du FODEC est de soutenir la communication et la promotion. A ce propos, on nous dit que cette convention a rapporté l’année dernière 35000 clients ; ce chiffre est à la portée d’un ou deux hôtels agissant seuls dans une action de promotion classique. Mon impression est que l’administration continue de nous traiter en mineurs et de décider pour nous, et qu’il nous faut utiliser tous les moyens en notre possession pour que cela cesse.

La solution préconisée depuis longtemps est que vous deveniez des partenaires de droit à travers une structure de promotion sous forme d’un GIE où vous seriez actionnaires. Pourquoi ne travaillez-vous pas pour une telle solution ?

J. Bouricha
Nous le demandons, mais il est vrai que notre profession manque de cohésion et que la FTH manque de moyens et d’effectifs. La réforme en cours de la FTH devrait contribuer à améliorer son efficacité. Cependant, en attendant que le partenariat soit inscrit dans les statuts de l’organisme de promotion, je ne vois pas pourquoi on veut nous exclure de la marche du secteur.

Revenons à Djerba : quelle est la situation actuelle et comment la voyez-vous évoluer ?

J. Bouricha
Djerba n’est pas encore remise de sa crise de l’année dernière et ses problèmes attendent toujours un début de solution. En effet, la destination souffre de son manque de liaisons aériennes directes, et de ses insuffisances tant au niveau de l’environnement, avec des municipalités affaiblies, qu’au niveau de sa promotion.
Il y aura au mois d’avril un colloque international à Djerba avec l’OMT et les participants seront obligés de faire escale à Tunis avec un réenregistrement de leurs bagages pour Djerba ; cela suffira à leur montrer que Djerba n’est pas encore une destination touristique.




La Tunisie au féminin

Figures de la Révolution

La Révolution ne s’est pas terminée le 14 janvier 2011. Commencée dans les profondeurs des régions déshéritées, elle se poursuit pas à pas dans une société qui réclame un fonctionnement démocratique des institutions, et se lève contre tous les abus de pouvoir et toutes les régressions.

Lina Ben Mhenni

Lina-BenMhenni

Blogueuse révoltée, Lina, alias Tunisian Girl, s’est improvisée reporter de terrain aux moments les plus chauds de l’hiver 2010-2011. Son nom a été proposé pour le Prix Nobel de la Paix. Mais, à cause de son profil peu conventionnel – trop “gauchiste”, pas assez “islamique” – elle a été la cible de violentes attaques. Elle est pourtant représentative de cette jeunesse moderne qui s’est sentie proche du soulèvement populaire des régions de l’Ouest, et a défié la police de Ben Ali en se rendant sur place et en diffusant sur le Net informations et vidéos.

Khaoula Rachidi

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Un admirateur de son geste l’a comparée, sur son blog*, à Rosa Park, la Noire américaine qui refusa de se soumettre à la ségrégation. Comme celle-ci, ce n’est pas une militante ; mais en ayant le courage de dire non, elle a éveillé les consciences de tout un pays. Cette grande fille sportive, fille d’un ingénieur du Sud-Ouest ouvrier, est montée sur le mur de sa faculté de la Manouba où un activiste prétendait remplacer le drapeau tunisien par le drapeau noir de son mouvement fondamentaliste. En défendant le drapeau national, elle a mis en lumière tout à la fois les objectifs anti-patriotiques du mouvement salafiste et sa violence intrinsèque. L’avenir dira si, comme Rosa Park, son geste inspirera un mouvement de grande ampleur pour remettre la Révolution sur les rails qu’elle n’aurait jamais dû quitter.

* Abderrazak Lejri, publié sur le site Mediapart

 
 
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Face au salafiste de la faculté de la Manouba, Khaoula Rachidi est la première à oser intervenir.

Renversée violemment, elle revient pourtant pour parlementer.
D’autres étudiants la rejoignent et redéploient le drapeau national. Celui-ci est arraché et jeté à terre.

 

Maya Jeribi

Maya-Jeribi

Secrétaire générale d’un des plus grands partis de Tunisie, elle est élue de l’Assemblée constituante où ses interventions empreintes de dignité et d’intelligence sont régulièrement de grands moments de démocratie. Comme lorsqu’elle a osé présenter sa candidature à la présidence de cette assemblée, contre le candidat de la troïka victorieuse, et recueilli le score plus qu’honorable de 32% des voix. Acte de naissance d’une opposition démocratique dont la parole serait désormais légitime.

 

Entre mythe et histoire

A regarder les grandes figures mythiques qui jalonnent l’histoire ancienne de la Tunisie, on s’aperçoit que la femme tunisienne n’est pas la garante d’une identité figée et éternelle ; elle est une “passeuse”, celle par qui le monde ancien meurt pour renaître sous un nouveau visage. Tout se passe comme s’il revenait aux femmes, à chaque époque, d’incarner ces phases de rupture et de refondation qui ont fait l’identité tunisienne.

Elyssa
C’est par elle que l’Orient s’invita en terre africaine. Elle transportait dans ses vaisseaux l’essence de la culture phénicienne – accompagnée d’un prêtre de la déesse Astarté, elle portait en elle le souvenir de son époux, prêtre du dieu Melqart. Elle ne s’imposa pas par la force, mais par la ruse. Et pour ne pas renier son héritage oriental, pour éviter que sa cité ne soit tuée dans l’œuf, elle refusa le mariage avec le chef autochtone Iarbas en s’immolant par le feu. C’est ainsi que la civilisation punique put naître d’un véritable métissage.

La Kahéna
Quinze siècles après Elyssa, une autre femme apparaît à une époque charnière, celle de la conquête arabe. Elle symbolisait à elle seule la résistance berbère : « Comme [le gouverneur Hassan Ibn Nooman] avait demandé quel était le plus puissant roi des Berbères, on lui répondit que c’était la Kahéna », raconte Ibn Khaldoun.
La Kahéna a échoué à repousser les cavaliers arabes ; mais elle les a obligés à prendre en compte l’élément berbère. Lorsque ses fils se rendirent à Hassan, celui-ci leur confia lui-même le commandement des tribus de l’Aurès désormais converties à l’islam. C’est un Berbère, Tarak Ibn Zied, qui allait bientôt conquérir l’Andalousie. Et ce sont les grandes tribus berbères, des Zénètes aux Sanhaja, qui devaient faire et défaire les dynasties en Tunisie pendant plusieurs siècles.

Jazia Hilalia
Dans un Maghreb resté essentiellement berbère, il faudra une nouvelle révolution pour arabiser en profondeur le peuple tunisien. Ce sera l’invasion hilalienne, dont le récit légendaire met en exergue le personnage de Jazia. Guerrière et poétesse à la sublime beauté, épouse d’un prince d’Arabie, elle s’était enfuie avec les siens suite à une brouille entre familles, laissant derrière elle un mari éperdu d’amour. Mais les Hilaliens, eux, ne rêvaient que de la verte Tunisie, contrée mythique pour laquelle ils abandonnaient leur terre ancestrale…
La réalité historique est plus prosaïque : les Hilaliens venaient du désert égyptien, ils étaient envoyés par le calife fatimide pour reprendre en main cette province qui avait renié le chiisme. Et si l’on en croit Ibn Khaldoun, ce sont les Berbères qui calqueront souvent leur mode de vie sur ces Arabes devenus les nouveaux “hommes forts” du pays.

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La Geste hilalienne, vue par le peintre Adel Megdiche.

 

Bienfaitrices et engagées

Chez les Tunisiennes, l’engagement s’enracine souvent dans l’action sociale. Qu’elles soient princesse, mystique ou femme engagée dans la modernité, leur action en faveur du peuple les a rendues légitimes. Pour certaines, cette générosité leur a valu une reconnaissance inextinguible par-delà les siècles.

 

Aziza Othmana
Elle est vénérée par beaucoup de Tunisiennes comme une bienfaitrice des temps anciens ; une femme qui inscrivit son nom dans l’histoire en engageant sa fortune pour améliorer le sort du peuple. Cette richissime princesse mouradite, petite-fille de Othman Dey, a affranchi tous ses esclaves et consacré la quasi totalité de ses biens à des œuvres de charité – elle possédait 68 000 hectares de terres qui s’étendaient de Monastir aux abords de Sfax ! On lui doit notamment l’hôpital de la médina de Tunis qui porte aujourd’hui son nom.

 

Saïda Aïcha Manoubia
Quatre siècles avant Aziza Othmana, une sainte soufie défendait les petites gens dont elle partageait le sort, filant la laine pour gagner sa vie. Elle offrait des moutons au père de famille nécessiteux, libérait des captifs, secourait les endettés et défiait les puissants… A une époque où les docteurs malékites étaient liés au pouvoir, le soufisme en pleine expansion apparaissait comme un mouvement contestataire. Aujourd’hui la plus populaire des saintes tunisiennes, Saïda Manoubia était aussi une femme libre, qui ne s’est jamais mariée malgré sa beauté légendaire, et une intellectuelle qui s’est imposée par son érudition dans un milieu religieux très masculin : les savants de Tunis, dit-on, reconnurent son autorité et accompagnèrent son enterrement.

Bchira Ben Mrad
Bchira-Ben-Mrad
Issue d’un milieu religieux, elle voulait promouvoir l’instruction des jeunes filles et faire participer les femmes au mouvement d’émancipation nationale. Elle est la fondatrice de la première organisation féminine tunisienne, l’Union Musulmane des Femmes de Tunisie (1937), qui s’est signalée par son action sociale en aidant les étudiants tunisiens à l’étranger. Quelques années plus tôt, sa sœur Nejiba animait une association de bienfaisance en compagnie de Wassila Ben Ammar (future épouse de Bourguiba) : c’était le début de la participation des Tunisiennes à la vie publique. Puis dans les années 1950, nombre de Tunisiennes rejoindront l’Union des Femmes des Tunisie, association d’inspiration communiste, qui mêlait action politique, aide aux nécessiteux et revendication féministe. Même l’UNFT, l’organisation féminine apparentée au Destour qui sera l’héritière de toutes les précédentes, commencera par organiser des soupes populaires et des distributions de vêtements, avant de militer pour les droits de la femme.
Ironie de l’histoire : le père de Bchira Ben Mrad était le cheikh el-Islam Mohamed Salah Ben Mrad, un adversaire des thèses de Tahar Haddad… ce qui ne l’a pas empêché d’encourager ses filles dans leur action publique.

 

Histoire-Tunisie

La femme et le drapeau, pour illustrer la marche vers l’Indépendance
(document tiré de “Histoire de la Tunisie” par H. Boularès, éditions Cérès).

Des oubliées

La Tunisie a connu au cours de son histoire des femmes ayant occupé une place prépondérante, mais leur mémoire a été occultée ou dévalorisée pour des raisons idéologiques. C’est l’hypothèse de l’historienne Emna Ben Miled, qui mentionne Asma, fille du Cadi Assad ibn Fourat, et Khadija, fille de l’Imam Sahnoun. Ces femmes, instruites en sciences religieuses, participaient à des débats juridiques ; elles méritaient donc le titre de “fakihèt” (Xe s.). Des saintes comme Saïda Ajoula, Lella Arbia, se voient attribuer le même genre de miracles que leurs homologues hommes, sans jouir du même prestige ; la seconde était réputée “proche de Dieu”. Une femme a même régné sur le pays : la sultane ziride Saïda Sanhajia, d’abord conjointement avec son frère Badis, puis pendant la minorité de son neveu El-Moezz  (XIe s.). Mais son nom a disparu des livres d’histoire.

* “Les Tunisiennes ont-elles une histoire ?” Emna Ben Miled, 1998.

 
Une pionnière

Tawhida Ben Cheïkh
Elle est allée en France faire des études supérieures à une époque où peu de garçons avaient cette possibilité ; son propre frère s’était heurté au refus de ses parents de le laisser partir ! Mais Tawhida Ben Cheikh, première bachelière de Tunisie en 1928, était une élève brillante soutenue par le Dr Burnet, futur directeur de l’Institut Pasteur de Tunis. Elle obtint son doctorat en 1936, devenant ainsi la première femme médecin du monde arabe.
Cette véritable militante s’est orientée vers la gynécologie pour s’engager dans l’aventure du planning familial. Elle a participé à l’Union Musulmane des Femmes de Tunisie, à la revue féminine “Leïla”, au Croissant Rouge tunisien. Elle deviendra directrice du service de maternité de l’hôpital Charles Nicolle, puis de l’hôpital Aziza Othmana, avant de s’éteindre à l’âge de 101 ans, dans un pays où 40% des médecins sont aujourd’hui des femmes.

Une citoyenne du monde

Gisèle Halimi
Elle qui a souffert du patriarcat dans son enfance a fait avancer la cause des femmes en France comme peu de Françaises “de souche”. Avocate engagée, elle a fait accepter l’idée du droit des femmes sur leur propre corps. Militante anticolonialiste, elle s’est battue contre la torture en Algérie et a toujours soutenu la cause palestinienne. Son credo : “Ne vous résignez jamais !”, titre de son dernier livre.

Le mariage kairouanais

A l’heure où certains voudraient ouvrir la porte à un retour de la polygamie, il est utile de rappeler le “mariage kairouanais” en vigueur dès le début du IIe siècle de l’Hégire. Les gens de Kairouan avaient pris l’habitude d’imposer dans les contrats de mariage une clause interdisant au mari de prendre une seconde femme ou une concubine ; et autorisant l’épouse à divorcer en cas d’infraction. Ce procédé s’est répandu à travers la Tunisie et même en Andalousie. Selon Hassan Hosni Abdelwaheb, il est resté en vigueur à Kairouan jusqu’à l’époque moderne.
Mais les familles désirant protéger leurs filles pouvaient introduire bien d’autres clauses. Selon l’accord conclu, le contrat pouvait au contraire obliger à faire divorcer la seconde épouse, ou à affranchir la concubine. Il pouvait autoriser la femme à divorcer si le mari s’absentait de façon prolongée, ou s’il la chassait du domicile, ou encore s’il lui interdisait de rendre visite à sa famille. Certains contrats prévoyaient aussi l’équivalent d’un dédommagement en cas de mauvais traitement ou de répudiation : une partie de la dot apportée par l’époux était ajournée au moment du mariage, et susceptible d’être réclamée par l’épouse en cas de conflit. Voilà comment les Tunisiennes de la haute société parvenaient, dès le Moyen Age, à s’assurer un minimum de respect à l’intérieur du mariage.

D’après Mohamed Talbi, “Ma Religion c’est la liberté”, Nirvana 2011

 
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Des Tunisiennes célèbrent la Journée Internationale des Femmes, le 8 mars dernier devant l’Assemblée Nationale
Constituante, pour défendre le CSP, un élément essentiel de la “tunisianité”.



Les Tunisiens tiennent à leur tourisme

«Nous avons assez fait pour le tourisme, maintenant on a d’autres priorités » : cette phrase prononcée par un membre éminent du précédent gouvernement résume un état d’esprit duquel le secteur n’a cessé de souffrir ces dernières années. Un état d’esprit partagé par les gouvernements successifs, qui n’hésitaient pas à arguer de “l’impopularité” du secteur pour décréter qu’il devrait désormais “se débrouiller” tout seul. Au fil des critiques dans la presse et des appels à “stopper” le développement du secteur, les professionnels eux-mêmes en sont venus à considérer que le tourisme était mal aimé par les Tunisiens, et qu’il n’avait pas d’autre légitimité que celle que lui apportait le gouvernement afin de s’assurer les emplois et les devises qu’il génère.
En initiant cette enquête pour mesurer «la perception du tourisme par les Tunisiens», nous voulions, en fait, évaluer le degré de désamour des Tunisiens par rapport au tourisme. D’autant plus, pensions-nous, que l’arrivée d’un gouvernement islamiste au pouvoir et les débats identitaires qui s’en sont suivi pouvaient jouer en défaveur du secteur.
Les résultats sont un démenti catégorique au pessimisme ambiant : les Tunisiens tiennent à leur tourisme, et demandent à ce qu’il soit développé à une écrasante majorité (95%). Ils y tiennent sans aucune réserve, ou presque, puisqu’ils ne sont que 7% à le considérer comme un « facteur d’agression des valeurs de la société tunisienne ».
Certes, ces résultats demandent à être confirmés par une enquête portant sur un échantillon plus large. Certes, nous n’avons pas de recul pour l’interprétation des chiffres à travers une enquête similaire plus ancienne. Mais ces résultats corroborent le comportement des Tunisiens observé durant les troubles de l’année dernière, puisqu’on n’a enregistré aucun incident ni contre les touristes, ni contre les lieux touristiques.
Le tourisme semble donc définitivement adopté par nos concitoyens ; d’autant mieux adopté qu’ils sont devenus eux-mêmes des clients du secteur : 72,5% des sondés ont en effet déjà séjourné dans un hôtel en Tunisie. L’image du Tunisien content d’accueillir des étrangers n’est donc pas seulement un stéréotype pour brochures touristiques.

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Mauvaise image des professionnels

Cependant, cette enquête nous révèle autre chose : les Tunisiens sont plus réservés quand il s’agit des décideurs du secteur, gouvernement et professionnels. Vis à vis du premier, ils émettent un doute quant à sa volonté de développer le secteur ; ils ne sont que 51% à y croire. Les professionnels, quant à eux, recueillent un blâme : une majorité des sondés (66%) pense que « les entreprises du tourisme sont plutôt mal gérées », et ils ne sont que 57,7% à estimer que le travail dans le tourisme est « plutôt valorisant ».
Des résultats qui reflètent en partie l’état réel de nombreuses entreprises au management hésitant. Ces réponses peuvent s’expliquer aussi par l’enlisement du problème de l’endettement hôtelier et le matraquage médiatique qui en a découlé depuis plusieurs années. Quoi qu’il en soit, il est évident que les professionnels ont une mauvaise image auprès des Tunisiens et qu’ils se doivent de la corriger pour que le tourisme profite pleinement de l’ “adhésion populaire” exprimée dans notre sondage.

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L’enquête

L’échantillon : 330 personnes âgées de 20 à 66 ans et habitants les villes de Tunis, Hammamet, Sousse, Monastir et Djerba
Méthode d’échantillonnage : échantillonnage dit “de convenance” où le questionnaire est soumis au 100 premières personnes qui acceptent de répondre.
CSP : étudiants, chômeurs, employés, cadres moyens et supérieurs et retraités, du secteur privé et public.
Personnes ayant déjà séjourné dans un hôtel tunisien : 72,5%
Personnes n’ayant jamais séjourné dans un hôtel tunisien : 27,5%
Langue d’administration du questionnaire : arabe

Enquête réalisée par : Lotfi Mansour
chef équipe enquête : Tarek Mosbahi

Impact économique du tourisme
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Est-ce l’effet de la crise actuelle, qui a montré l’apport du tourisme pour l’emploi en privant quelque 30 000 travailleurs du secteur de leur emploi, ou une conviction lentement acquise au vu des effets du tourisme sur l’économie ? Les Tunisiens apprécient positivement l’apport économique du secteur à 80,5% soit 268 personnes sur 333. Un noyau de 16,5% des sondés n’est cependant pas convaincu du rôle économique du tourisme.

 

Le “front du refus”

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Pour l’ensemble des réponses “défavorables” au tourisme, nous avons essayé d’établir d’après les fiches de réponses une typologie sommaire. Ce “front du refus” est composé de trois catégories socioprofessionnelles représentant a priori des types d’attitudes différents :
– des “non actifs”, étudiants ou sans emploi (y compris femmes au foyer), qui n’ont pu travailler ou ne veulent pas travailler dans le secteur ;
– des employés d’hôtels, notamment des serveurs, dont on peut supposer qu’ils expriment une frustration plus en rapport avec leur situation professionnelle qu’avec le secteur lui-même ;
– des cadres supérieurs de sociétés ou de l’administration. Cette catégorie de haut cadres, notamment dans la finance, fait partie de “l’opposition universelle” au tourisme qu’on retrouve dans tous les pays touristiques : elle juge le secteur “pas assez sérieux” ou trop budgétivore.

 

Impact social du tourisme

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Conscients de la difficulté d’interprétation de cette question, nous avons essayé de l’expliciter par deux moyens :
– en la plaçant juste derrière la question portant sur l’impact économique ; « l’impact sur la société » signifie ainsi tout effet du tourisme sur la société en dehors de ses résultats économiques ;
– en complétant cette question par une autre, portant sur le rôle du tourisme comme « facteur d’agression des valeurs de la société tunisienne » (placée au 5ème rang lors de l’administration du questionnaire) ; cette question faisant plus nettement référence aux spécificités culturelles et/ou religieuses du pays.
Or le rapprochement des réponses à ces deux questions permet de constater que les Tunisiens adhèrent au tourisme comme « facteur d’ouverture sur le monde » à une très large majorité (85, 3%), et jugent majoritairement son impact sur la société comme positif (66,4%). L’opposition au tourisme qu’on qualifierait d’idéologique ne représente que 6,9%. Si des doutes existent concernant le secteur, ils porteraient donc beaucoup plus sur le domaine économique et social que sur le domaine culturel.
Nous nous aventurerons à y lire ici une évolution significative de l’opinion des Tunisiens qui n’est sans doute pas étrangère à celle du tourisme tunisien lui-même. Nous sommes passés d’un tourisme des “trois S” – accueillant plutôt à ses débuts une clientèle de jeunes adultes, à l’image de celle des premiers clubs comme le Club Med – à un tourisme tourné vers les familles et les seniors. Formules pour les enfants et les ados, longs séjours, thalasso sont aujourd’hui des produits essentiels de notre hôtellerie. Contrairement aux idées reçues, les touristes choisissant la Tunisie sont même souvent à la recherche de ces « valeurs de la société tunisienne » et non de les agresser. A la lecture de certaines réclamations qu’ils adressent à l’ONTT, il ressort qu’ils sont eux-mêmes étonnés de faire l’objet chez nous de harcèlement et de comportements déplacés, notamment vis-à-vis des femmes ; comportements dont ils s’imaginaient qu’ils étaient bannis en terre d’islam.

Faut-il développer le tourisme ?

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C’est, sans aucune ambiguïté, à près de 95% que les Tunisiens se prononcent pour le développement du tourisme dans les années à venir. Et ils ne sont que 3% à penser qu’il faudrait stopper son développement. On aimerait retrouver une telle unanimité chez les décideurs politiques, qui n’étaient pas loin de penser qu’il fallait laisser le tourisme “marcher tout seul” sans soutien particulier. La crise actuelle montre que ce secteur est difficilement remplaçable pour gagner les quelques points de croissance qui nous manquent ; il est aussi irremplaçable pour l’emploi des jeunes avec ou sans formation. Enfin, c’est une industrie qui ne se délocalisera pas à la moindre grève des employés.

Partagée : c’est ainsi qu’on peut qualifier l’opinion des Tunisiens vis-à-vis de l’actuel gouvernement quant à sa volonté de développer le tourisme. 51,7% des sondés croient à cette volonté. Mais on relève un taux d’abstention élevé (20,7%), signe de la perplexité des personnes interrogées – ou d’un sursis qu’ils accordent au gouvernement dans l’attente des actions qui seront menées.

 

Carton jaune pour les entreprises

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Les Tunisiens jugent mal la gestion des entreprises de tourisme. C’était attendu et compréhensible. Quand l’endettement de ces entreprises n’a cessé de faire la une des journaux depuis des années, l’amalgame est vite créé. Les hôteliers et agents de voyages doivent corriger cette mauvaise image. Il y va de leur crédibilité en tant que chefs d’entreprises et en tant que partenaires de l’administration pour régler les problèmes d’image de la destination.
Une note plus positive face à ce jugement sévère : l’appréciation de ces entreprises et du secteur lui-même en tant qu’employeurs.
En effet, 57,7 % des Tunisiens pensent que le travail au sein des entreprises du tourisme est plutôt “valorisant” et ils ne sont que 20% à le trouver “dévalorisant”.




Demain le tourisme...

On savait que notre tourisme était en grande difficulté, on pensait qu’il était aussi mal aimé ; on redoutait même qu’il finisse par perdre toute légitimité puisqu’il semblait devenir, par les temps qui courent, « politiquement incorrect ». Le sondage dont nous publions les résultats dans ce numéro nous révèle qu’au contraire, les Tunisiens tiennent à leur tourisme, qu’ils espèrent son développement à une écrasante majorité (95%) et qu’ils sont presque aussi nombreux (85%) à considérer le tourisme comme un « facteur d’ouverture sur le monde ».
Ce plébiscite est d’autant plus agréable qu’il vient de la part de Tunisiens attentifs aux problèmes et défis du secteur. Ils ne sont en effet que 51% à croire que le gouvernement actuel développera le tourisme. Des Tunisiens qui sont encore plus réservés à l’égard des professionnels du secteur, puisqu’une majorité des sondés (66%) pense que « les entreprises du tourisme sont mal gérées ».  Une belle leçon de lucidité en somme.
Ces résultats et bien d’autres (voir notre enquête) sont à méditer et surtout à confirmer par une plus grande étude. Mais ils nous permettent d’ores et déjà de comprendre l’absence d’incidents contre les touristes et les lieux touristiques depuis la Révolution : le tourisme bénéficie d’une grande adhésion populaire, et c’est pour cela qu’il a encore de beaux jours devant lui en Tunisie.




L’espoir est permis, si…

Les échos qui nous parviennent des marchés européens semblent indiquer un espoir de “repêcher” la destination et de sauver la saison, avec des ventes en hausse pour Pâques et l’été, même si les mois de février et mars s’annoncent mauvais. Les consommateurs des quelques marchés qui ne sont pas trop soumis au matraquage médiatique, ou ceux qui ne lui accordent qu’un crédit relatif, se remettent à juger la destination selon son véritable (et unique) avantage concurrentiel : son rapport qualité/prix. Cependant, pour transformer ces ”bonnes dispositions“ en véritables réservations et les faire durer jusqu’à l’été, il nous faut bien assurer deux conditions.
…si le gouvernement gouverne
Au-delà des polémiques tuniso-tunisiennes sur le degré de gravité des incidents salafistes provoqués ça et là dans le pays, une chose est certaine : les Européens ne nous feront pas un traitement de faveur ; ils réagiront à notre égard comme ils réagissent  pour ces mêmes évènements quand ils se passent chez eux. Comme lorsqu’il s’agit de leur ville ou de leur pays, ils ne prêteront qu’une oreille distraite aux histoires de grèves et de sit-in, auxquelles ils sont habitués voire blasés ; mais ils s’inquiéteront des ”violences salafistes” chez nous, comme ils se sont inquiétés de ce type de phénomène chaque fois qu’il se manifestait chez eux. Notre gouvernement provisoire devrait donc cesser de couper les cheveux en quatre et faire un choix : soit sauver le tourisme et ses emplois, soit sauver les quelques voix des salafistes en vue des prochaines élections. Les récentes déclarations du ministre de l’Intérieur sur Hannibal TV à propos du niqab qui « n’a rien à voir ni avec la Tunisie, ni avec l’islam » constituent un premier pas dans ce sens.
…si l’ONTT se réveille
Il y a dix ans, l’étude de la Banque Mondiale épinglait les actions de promotion et de communication menées par l’ONTT comme étant « peu innovantes et reproduites de manière répétitive d’une année sur l’autre ». Ses cadres d’aujourd’hui font de leur mieux pour toujours reproduire ce qu’ils ont pu apprendre de leurs anciens patrons il y a trente ans, du temps où  l’ONTT était aussi une succursale de l’ATCE : invitation de TO et de journalistes, dîners et réceptions, voyages pour encore rencontrer des TO, et voyages encore pour des dîners et des réceptions. Des dîners et des réceptions à
100 000 euros par soirée, pendant lesquels on se lamentera encore sur l’exiguïté du budget qui ne nous permet pas, hélas, de passer dans les télés ; tout en continuant à être absents des sites internet de voyages et de Facebook (et pourtant une campagne virale coûte moins de 50 000 euros  pour deux ou trois semaines, soit la moitié d’un dîner ONTT). Et quand le budget est doublé, comme ce fut le cas l’année dernière, on le dépense en affiches dont le visuel représente un golf… américain.
De telles erreurs auraient débouché dans n’importe quelle entreprise fonctionnant normalement sur des licenciements secs pour « faute grave » ; pas à l’ONTT. Après une telle bourde à 30 millions d’euros, son Directeur général et son Directeur du marketing ont même cru, ou laissé dire, qu’ils pouvaient être prétendants au poste de… ministre du Tourisme.
Il est vrai aussi que les gouvernements successifs de ces dernières années ont préféré faire la sourde oreille aux appels à réformer l’ONTT et à lui donner la souplesse et les compétences que nécessite sa mission. Aujourd’hui, on se retrouve avec des novices en marketing pour gérer des milliards. Alors, là aussi, la responsabilité de tous est de faire un choix : soit former un cabinet de crise (et de marketing de crise) capable d’affronter la situation actuelle et de dépenser à bon escient le budget de 65 millions de dinars, soit affecter une grande part de ce budget (qui est énorme au vu de la situation du pays) à équiper une police touristique et à nettoyer nos rues, nos villes et nos plages – et à le faire savoir sur nos marchés.




Business as usual ?

En janvier 2011, dans notre premier numéro, nous écrivions que l’élection d’Ennahda n’était pas une bonne nouvelle, ni pour le tourisme, ni pour le pays. La guerre intestine qui se déroule en ce moment au sein de ce parti le rend encore plus dangereux, et pour le tourisme et pour le pays ; les derniers événements de Djerba (attaque de la réunion de Nida Tounes) nous le montrent bien. Mais, comme nous le déclarait il y a quelques années feu Aziz Miled : « En Tunisie, il faut être patient, les choses finissent toujours par se faire et par connaître une fin heureuse ». Espérons qu’il avait raison.  

Le devoir d’un journaliste est d’être clair avec ses lecteurs, même si en le faisant il prend le risque de déplaire. Notre devoir est de vous dire dès ce numéro 1 que nous ne considérons pas l’arrivée (supposée provisoire) des islamistes comme une bonne nouvelle ni pour le tourisme, ni pour le pays. Une arrivée dont la seule annonce a déjà fait fuir de nombreux touristes, et fait hésiter de nombreux TO. Notre destination est devenue pour eux un « mauvais risque » et il nous en coûtera très cher, en temps et en argent, pour les persuader du contraire.
L’annonce par le Premier ministre d’un « budget additionnel » pour la promotion du tourisme est le moins qu’on puisse exiger d’un pyromane devenu pompier. Et son intention déclarée de régler « les problèmes des hôteliers » ressemble plus à une promesse électorale qu’à un engagement.
Dans ce contexte, la vigilance nous semble de mise ; même s’il paraît légitime pour un homme d’affaires de « tout faire » pour sauvegarder son business, mais à condition de ne pas faire « n’importe quoi ». Le ralliement, comme avant, au parti au pouvoir « avec armes et bagages », tel que semblent l’esquisser un certain nombre de professionnels du secteur, non seulement n’est pas efficace, mais pourrait s’avérer dangereux pour l’économie nationale et pour les entreprises elles-mêmes. Et cela pour 3 principales raisons :
1) Le pouvoir n’est plus seulement à Carthage
ou à la Kasbah
Nous l’écrivions déjà dans notre précédent numéro d’avant les élections : la mauvaise image et le manque de légitimité du tourisme auprès des Tunisiens sont principalement dus au choix fait par ses patrons de chercher à se faire bien voir seulement par le pouvoir, et de négliger l’opinion publique ; une opinion publique dont font partie les 400 000 salariés du secteur. Rien n’y fait : à peine connu le nom du futur Premier ministre, on a accouru auprès de lui. Le résultat, quelques jours plus tard, a été un durcissement de la grève annoncée dans les hôtels et les agences de voyages.
La réunion à l’hôtel Acropole organisée par Ennahdha a tourné par moments à la cérémonie d’allégeance. Les représentants du secteur donnaient l’impression d’avoir choisi leur camp, celui du vainqueur qui n’avait pas hésité à convier l’ancien patron du patronat comme « caution morale ». Il aurait été pourtant plus indiqué, et je dirais plus éthique, de susciter une réunion aussi grande avec les syndicats et la société civile, dans le but d’établir un nouveau dialogue conforme à la nouvelle donne démocratique du pays. Mais, comme ironisait Peter Drucker, le pape du management : « Parler d’éthique dans les affaires, c’est comme parler de morale dans un bordel ».
La vérité oubliée par certains est que demain, en cas de conflits sociaux, ce n’est pas ce gouvernement, déjà en équilibre instable et populiste à souhait, qui sacrifiera son intérêt électoral contre celui de quelques patrons.

2) Devoir de vigilance face à un gouvernement inexpérimenté
Bien malin celui qui pourra nous parler aujourd’hui du programme d’Ennahdha en matière économique. Tout, dans ce gouvernement (provisoire, faut-il le rappeler), appelle à la vigilance. Le programme électoral d’Ennahdha pour le tourisme était un chef d’œuvre de « copier-coller » indigne d’un étudiant ; et son auteur se trouve promu ministre auprès du Premier ministre chargé de l’Economie. Le programme du gouvernement, présenté par le Premier ministre, est de la même veine. Ni objectifs chiffrés, ni budget ; que des intentions – sauf peut-être le changement de nom du compte 26-26 qui deviendrait le compte Zakat…
Et on doit s’estimer heureux que ce programme ne s’inspire pas des thèses de certains membres éminents du parti aujourd’hui au pouvoir, comme ce Moncef Ben Salem, aujourd’hui ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (excusez du peu). Pendant la campagne électorale, celui-ci prétendait résoudre le problème du chômage en faisant travailler l’Administration 15h au lieu de 8h par jour ; « on créera en une seule journée autant d’emplois qu’on a de fonctionnaires », déclarait-il. Mieux : ce monsieur se demandait pourquoi on s’arrêterait en si bon chemin, alors qu’en faisant travailler les fonctionnaires 4h ou 6h par jour au lieu de huit, on gagnerait encore des emplois supplémentaires.
Et dire que le gouverneur de la Banque Centrale s’inquiète déjà de l’augmentation des dépenses courantes et d’un petit déficit budgétaire de 4%… Appliquée au Tourisme, la méthode « y’a qu’à » d’Ennahdha se solderait par 4000 salariés à l’ONTT, au lieu des 1200 actuels, et donc l’explosion d’un budget de fonctionnement déjà excessif.
On peut toujours rétorquer qu’Ennahdha n’est pas seul, et surtout que le Tourisme est dédié au parti Ettakatol. Sans préjuger du pouvoir de notre ministre, les arbitrages seront faits par le Premier ministre et son super-gouvernement de ministres conseillers. Et sans préjuger de la durée de vie de la Troïka au pouvoir, on peut déjà deviner qu’Ennahdha n’a intégré le CPR et Ettakatol que pour mieux les désintégrer ; à la manière d’un Mitterrand offrant quelques strapontins au Parti communiste français pour mieux l’éloigner de son électorat.
En disant cela, loin de nous l’idée de dénier à Ennahdha son droit de gouverner. Ce parti est installé, et pour longtemps, dans le paysage politique tunisien, et se devait de préparer des hommes d’Etat reflétant son poids et ses ambitions politiques. Ce qui nous inquiète, c’est le grand nombre de ministres inexpérimentés ou incompétents (comme ce Moncef Ben Salem) en cette période délicate pour le pays. Ceci est la parfaite illustration du dicton tunisien fustigeant ceux qui « apprennent la coiffure sur la tête des orphelins »
3) Le « préjugé moral » favorable à Ennahda : parlons-en
Rencontré à Monastir il y a quelques semaines, Edgar Morin prenait le changement politique en Tunisie avec beaucoup de philosophie. Il nous disait en substance que nous vivions un moment historique où il y avait plus d’espoir que d’inquiétude, et que le succès était à notre portée, puisqu’il dépendait beaucoup de la bonne gestion économique du pays. Ajoutant qu’en cela, les islamistes avaient un avantage, du moins en théorie, puisqu’ils sont censés lutter plus fermement que d’autres contre la corruption.
Un tel optimisme serait à partager si nous pouvions faire abstraction des choses observées ces derniers temps. En effet, la nomination de proches et même du gendre de Ghannouchi à des postes ministériels, l’opacité totale autour du financement du parti Ennahdha, ou les innombrables déclarations contradictoires, et donc mensongères, des dirigeants d’Ennahdha, nous laissent croire qu’ils font référence à un islam qui n’est pas le nôtre et où le népotisme, la dissimulation et le mensonge seraient hallal.
Ce qui nous inciterait plutôt à rejoindre le camp des sceptiques comme Tahar Ben Jelloun, autre écrivain célèbre, qui déclarait sur France Inter à propos de la victoire des islamistes du PJD aux législatives marocaines : « Si le PJD arrive à lutter contre la corruption, je deviendrai islamiste ».
En conclusion, nos patrons peuvent méditer ce dicton : « Qui veut déjeuner avec le diable doit se munir d’une longue cuillère. » A moins qu’ils ne préfèrent se référer à la version de feu Raymond Barre, qui a longtemps enseigné l’économie en Tunisie, à propos d’une autre droite extrême : « On ne déjeune pas avec le diable, même avec une très longue cuillère. »